aikido

PUBLICATIONS

Ecrits, essais, interviews ...

*Inscription toute l’année à tarif ajusté

*tous nos adhérents peuvent venir pratiquer dans tous nos dojos

O’SENSEÏ MORIHEI UESHIBA FONDATEUR DE L’AIKIDO

Né le 14 décembre 1883 dans la ville de Tanabe, préfecture de Wakayama, il est le 4ème enfant et le 1er fils de Ueshiba Yoroku, un fermier de rang moyen, chef de village, et de sa femme Yuki, appartenant au clan Itokawa localement célèbre.

1885-1890 : à l’âge de 7 ans, il entre à l’école religieuse où il apprend à lire et à écrire et où il reçoit une instruction confucianiste et bouddhiste Shingon.
Il est très impressionné par la vie de Kobo Daishi au point de passer ses journées à y penser. Inquiet de l’intérêt de son fils pour le mysticisme, son père décide alors de lui faire pratiquer le sumo et la natation. Il étudie le Kito Ryu jujutsu sous la direction de Tozawa Tokusaburo, et le sabre de Shinkage Ryu.

1903-1906

Est admis dans le dojo de Nakai pour y étudier le jujutsu à Sakai.

1907-1909  Il étudie le Goto-ha Yagyu Ryu Jujutsu et reçoit son diplôme d’enseignant (menkyo-kaiden) du Nakai Dojo-shu.

1915-1916 : Rencontre avec Takeda Sokaku, célèbre professeur de Daito Ryu Jujutsu, qui lui enseigne pendant les mois qu’ils passent ensemble les rudiments de son art et lui remet un diplôme (menkyo).

1919 : Il est alors âgé de 36 ans. C’est en se précipitant au chevet de son père qu’il apprend l’existence de Deguchi Onisaburo de la religion Omoto.

1920 : Mort de son père le 2 janvier. Plongé dans la douleur, il décide de s’installer à Ayabe avec sa famille pour y vivre une vie religieuse sous la direction de Deguchide l’Omoto Kyo. Une maison lui est offerte dans l’enceinte des bâtiments religieux où il vivra 8 ans.
Ayant gagné la confiance du chef de cette religion, il étudie, entre autres sujets, le « Chinkon Kishin » (technique de méditation, ascèse mentale, qui doit conduire à la sérénité et rapprocher du divin).
Il crée un dojo de bujutsu dans sa propre maison, appelé « Ueshiba Juku ».

1921 : Il est âgé de 38 ans et sa réputation de maître de bujutsu commence à se répandre. Des élèves n’appartenant pas à la religion Omoto et des officiers de la marine viennent s’entraîner.
Le 11 février le gouvernement décrète l’interdiction de la religion Omoto. Deguchi est arrêté, mais aucune mesure n’est prise à l’encontre du dojo.

1922-1923 : Il a 39 ans. Onisaburo est libéré. Avec son aide, la religion Omoto est remise sur pied. Il devient chef d’une commune rurale, enseigne le bujutsu. Il s’intéresse intensément au Kotodama et ses études martiales prennent un tour beaucoup plus philosophique.
Il abandonne les formes des anciens bujutsu de Daito Ryu et Yagyu Ryu et développe une technique et un rationalisme qui lui sont propres.
Il donne le nom de « Aiki bujutsu » à son art en 1922 mais celui-ci est connu sous le nom de « Ueshiba Ryu Aiki Jujutsu ».

1924 : (41 ans) Un groupe de l’Omoto dirigé par le Révérend Déguchi entreprend un voyage en Mandchourie et en Mongolie. Il s’intéresse à la lance et l’incorpore dans l’Aiki jujutsu et bujutsu.

1925 : Il est alors âgé de 42 ans. Depuis son retour de Chine, il est fréquemment comme possédé par une sorte de force divine. Un officier naval expert en Kendo le défie mais le Fondateur prévoit à l’avance tous les mouvements de son adversaire. C’est à ce moment-là qu’il conçoit le principe de la « Victoire sans combat ». Alors qu’il se rafraîchit après le combat, son esprit et son corps sont tout à coup « parfaitement limpides » et comme enveloppés par des « rayons de fils d’or » tombant du ciel, qui lui donnent l’impression d’être transformé en un « corps d’or ». Après cette véritable transfiguration, il commence à comprendre, entre autres concepts, l’ « Unité avec l’Univers » qui devait constituer la base de son futur Aikido.

La transformation du jutsu (technique militaire) en do (voie) est amorcée.

Il enseigne aux officiers militaires, aux fonctionnaires du Palais Impérial et à certains hommes d’affaires.

En février 1927, A TOKYO, LES PREMIERS PAS VERS L’AIKIDO, alors âgé de 44 ans, et sur l’invitation de l’Amiral Takeshita, il s’installe à Tokyo avec sa famille sur le conseil exprès de Onisaburo.

En janvier 1928

Il déménage pour un autre dojo provisoire dans le quartier de Mita. De nombreux officiers de marine viennent s’entraîner et il devient instructeur à l’Académie Navale (il le restera 10 ans).
Le président-directeur du journal Asahi (qui deviendra le président du Sénat) et des champions universitaires de judo comptent au nombre de ses élèves.

En février 1929

Il change encore de dojo pour s’installer près du Temple Sengaku ji dans le quartier de Shinagawa. De nombreux artistes, acteurs, etc., viennent apprendre les rudiments de l’art.

1930 : La construction du dojo définitif commence (il est alors âgé de 47 ans) dans le quartier de Ushigome sur un terrain qui deviendra ensuite propriété familiale (site de l’actuel Hombu Dojo).
Entre-temps, le dojo provisoire de Mejiro est honoré par la visite de Jigoro Kano Sensei, (Fondateur du Kodokan Judo), qui assiste à une démonstration et déclare: « Voilà exactement mon idéal de budo ».
Kano enverra alors Takeda Jiro et Mochizuki Minoru auprès du Fondateur pour y subir un entraînement de longue durée.

Miura Makoto, un général d’armée plein de vigueur se présente au dojo « pour le réduire en poussière » mais devient aussitôt un élève et fait nommer le Fondateur à un poste d’enseignant à l’école de la police militaire de Toyama. La construction du dojo définitif d’Aiki, « Kobukan », est terminée.

En avril 1931, Messieurs Kamata, Iwata, Funabashi, Shirata et d’autres deviennent uchi-deshi. Le premier « Age d’or » commence pour le dojo, surnommé « Le Dojo de l’Enfer », et va durer jusqu’à la deuxième guerre mondiale.

1932-1933 L’AIKI-BUDO SE REPAND DANS TOUT LE PAYS
D’autres dojos se créent à partir du Kobukan à Tokyo et à Osaka, en particulier le dojo de la police d’Osaka et celui du journal Asahi. Les deshi les plus éminents sont Yonekawa Shigemi, Akazawa Zenzaburo, Shioda Gozo, Hoshi Tesshin .

1933-1934 . Le nombre des pratiquants appartenant au monde des affaires augmente au dojo.
Le Fondateur est nommé Président de la toute nouvelle association « Nihon Budo Senyo Kai » (Association japonaise pour le développement des budo).

1935-1938 : Le Fondateur devient le porte-parole du monde du budo de l’époque.
Lui-même et d’autres reconnaissent que son art représente quelque chose de nouveau en terme d’Aïki.

Le nom de « Aïki Budo » devient officiel.

Nakakura Kiyoshi, fils adoptif de la famille Ueshiba, commence à enseigner le Kendo de manière quotidienne au Kobukan avec l’aide d’autres personnes du Yushinkan.

1939 : A l’âge de 56 ans, il fait un voyage en Mandchourie, alors colonie japonaise, pour une série de démonstrations publiques.
Le Directeur de l’Education Physique du « Manchukuo », l’ancien lutteur de sumo Tenryu, est fortement impressionné et devient un disciple.

1940 : Le Dojo du Kobukan est transformé en Société Civile dont le 1er Directeur est l’Amiral Takeshita. Le Comité de Gestion est un véritable bottin des grands noms de l’époque. L’ « Aïki Budo » devient officiellement l’art de combat à main nue de la police secrète de l’Armée « Kempeitai ».

Nouvelle visite de la Mandchourie pour des démonstrations et des cours, en particulier à l’université de la colonie, « Kenkoku Daigaku ». Epoque où le nom « Aiki Budo » entre en usage.

1941 La deuxième guerre mondiale éclate. Les deshi et les élèves partent pour le front.
Le jeune Kisshomaru, alors étudiant, Osawa Kisaburo, l’actuel Hombu Dojo-cho et d’autres s’occupent du dojo.

1942 Agé de 59 ans, il est invité à la célébration du 10 ème anniversaire du « Manchukuo » pour effectuer une démonstration devant l’Empereur de ce territoire. Ayant nommé son fils Kisshomaru Dojo-cho du dojo de Wakamatsu-cho, il déménage pour la préfecture de Ibaraki avec sa femme.

Le Fondateur vit dans la campagne de Iwama (Saito Morihiro en deviendra plus tard locataire) en compagnie de sa femme, dans une grange restaurée, et travaille à la perfection de l’Aïkido.

Il commence dès lors à y vivre son idéal de « Budo et fermage », puisqu’un dojo à la campagne répond exactement à cet idéal.

Durant toute la guerre, Kisshomaru s’efforce de préserver le dojo de Tokyo. La guerre prend fin le 15 août 1945.

1946-1947 (63-64 ans) Le Fondateur reste à Iwama où il enseigne à la jeunesse locale et se consacre aux travaux de la ferme. Le Kobukan de Tokyo sert de refuge aux sinistrés, l’entraînement est arrêté. L’Aïkido n’est enseigné qu’à Iwama. Budo et Aïkido ont perdu tout support officiel et socialement tout prestige. Le Fondateur, retiré à la campagne, imperturbable, continue son effort de perfection de son art.

1948 : La « Fondation Aïkikai » est officiellement créée, mais sur le conseil des autorités gouvernementales, son siège social est à Iwama et le restera jusqu’en 1953. La plaque disposée à l’entrée du dojo de Wakamatsu-cho à Tokyo est rédigée de manière vague et indique « Centre général de l’Aïkikai – Dojo Ueshiba » (Aïkikai So-Hombu – Ueshiba Dojo).

1949-1955 (66-72 ans) Depuis la création de l’Aïkikai en 1948, Kisshomaru s’attache à établir les bases de l’Aïkido contemporain. Le Fondateur est toujours à Iwama, poursuivant sa vie de Budo et de travail à la ferme, mais à partir de 1950 il commence une série de visites pour des conférences et des démonstrations.
Quand il atteint 70 ans, il abandonne un peu de sa formidable puissance pour entrer dans l’univers de « l’Aïki est le ki-amour ». 

En 1954, la direction de l’Aïkikai est de nouveau officiellement installée à Tokyo. Les élèves du fondateur sont Tadashi Abe, Saito, Tada, Tohei… (ce dernier deviendra d’ailleurs directeur technique de l’Aïkikai).  

1956 (73 ans) La première démonstration publique organisée par l’Aïkikai se déroule en septembre sur les toits du grand magasin Takashimaya et dure 5 jours. Le public et les ambassadeurs présents sont très impressionnés. Le Fondateur fait, pour la première fois, une démonstration de sa « technique d’inspiration divine ».

1957-1958 (74-76 ans) L’intérêt du public se manifeste par un nombre de plus en plus grand de pratiquants.
Le Fondateur, dont les cheveux ont blanchi, délègue le travail de direction à son fils Kisshomaru et se satisfait d’une vie tranquille consacrée à l’Aïkido.

1961 (78 ans) Le Fondateur est l’hôte de l’Aïkikai de Hawai le 28 février.

1962-1963 (79-80 ans) Le 7 août sont célébrés à Iwama les « 60 ans du Fondateur dans le monde des arts martiaux ». L’aïkido prend de plus en plus d’expansion.

1964 (81 ans) Il est décoré de l’Ordre du Soleil Levant, 4ème classe, avec Etoile et Ruban, à titre de reconnaissance pour sa contribution au monde du budo.
Kisshomaru est nommé chef de l’Aïkikai et devient successeur en titre et en droit.

1967 (84 ans)  LE NOUVEAU BATIMENT DU HOMBU DOJO Les travaux de construction d’un nouveau bâtiment du Hombu dojo, en remplacement de l’ancienne structure du Kobukan, commencent le 14 mars et sont achevés le 15 décembre.

1968 (85 ans) Le 12 janvier, le Fondateur effectue une démonstration dans le nouveau dojo. Une démonstration nationale est organisée le 5 octobre pour commémorer l’ouverture du dojo. Le Fondateur effectue sa dernière démonstration publique.

1969 (86 ans) Le Fondateur apparemment en bonne santé assiste à la célébration annuelle de Kagamibiraki (cérémonie du renouveau, moment où l’on remet en jeu ses convictions, ses buts, ses espoirs et ses résolutions en rapport avec sa pratique martiale), mais peu après, sa santé se détériore rapidement et il s’éteint le 26 avril, tôt le matin.

Nobuyoshi TAMURA est né le 2 mars 1933 à Osaka


Il débute la pratique du Judo et surtout du Kendo au collège, sous la direction d’un ami de son père, lui même enseignant de cet art.
Particulièrement attiré par le Zen durant sa jeunesse, il devient adepte de la macrobiotique fondé par Georges OHSAWA.

Après le décès de son père, Nobuyoshi souhaite devenir totalement indépendant. Il découvre l’aïkido en 1952 et reçoit l’aide de nombreuses personnes, parmi lesquelles Seigo YAMAGUCHI. Ce dernier doit retourner dans sa ville natale pour se marier et lui propose d’habiter sa maison jusqu’à son retour, prévu un mois plus tard. De retour avec son épouse, Maître YAMAGUCHI lui suggère de devenir uchi-deshi afin d’avoir un toit et le couvert.
Le jeune TAMURA écoute son conseil et intègre l’aikikaï Hombu Dojo, le 5 août 1952 en tant qu’élève interne. Il suit principalement l’enseignement de Kisaburo OSAWA et du Doshu Kisshomaru UESHIBA. Il devient rapidement l’un des disciples les plus proches du fondateur Morihei UESHIBA. Durant plusieurs années, il accompagne O Sensei dans la majorité de ses déplacements devenant son partenaire privilégié pour les démonstrations publiques.

Il est nommé shodan le 13 mars 1955. Devenu instructeur au Hombu Dojo, il enseigne également au US Navy Special Service Center de Yokohama ainsi que dans d’autres dojos de Tokyo.

Le 25 octobre 1959 il est promu 5ème dan.

En 1961, il partage avec Koichi TOHEI, l’honneur d’accompagner le fondateur à Hawaï lors de son premier voyage hors du Japon.

En 1964, Nobuyoshi TAMURA fait AU HOMBU DOHO la rencontre d’une nouvelle pratiquante, Rumiko et l’épouse peu de temps après. Ayant prévu de découvrir l’Europe durant son voyage de noces, il est missionné par l’Aikikai pour étudier le fonctionnement de l’Aïkido en France au travers des structures associatives.
A son arrivée à Marseille, il est accueilli par Maître NORO et Maître NAKAZONO. Ce dernier l’invite à Paris et le laisse enseigner dans son dojo. Après onze années passées à l’aikikai de Tokyo, Maître TAMURA décide de s’installer définitivement en France. Il adhère à l’ACFA créée par NORO, puis rejoint les groupes adhérents à la Fédération Française de Judo et Disciplines Associées (FFJDA) en 1971.
Par l’intermédiaire de NAKAZONO Senseï et du cercle de macrobiotique, TAMURA Senseï fait la connaissance du Maître Zen Taisen DESHIMARU et devient son ami.


Shihan 7ème dan et délégué officiel de l’Aïkikaï So Hombu, Maître TAMURA développe un style de plus en plus représentatif. Il participe à la fondation de l’Union Nationale d’Aïkido (UNA) et établit en 1973 le programme des épreuves techniques et pédagogiques pour l’obtention du Brevet d’Etat de professeur d’Aïkido. Collaborant avec Hiroo MOCHIZUKI et André NOCQUET, il crée en 1975, une “Méthode Nationale d’Aïkido” adaptée aux attitudes et à la mentalité française.

En 1982, Maître TAMURA se prononce pour la séparation de la F.F.J.D.A. et la création de Fédération Française Libre d’Aïkido (F.F.L.A.). En 1985, celle-ci devient la Fédération Française d’Aïkido et de Budo (F.F.A.B.). Il est alors nommé Directeur Technique National. En 1989, il reçoit la visite du Doshu Kisshomaru UESHIBA venu le féliciter à l’occasion du 25ème anniversaire de son arrivée en Europe.

En septembre 1995, TAMURA Shihan inaugure son dojo personnel à Bras, dans le Var. L’inauguration officielle du « Shumeikan dojo » est faite dans la tradition shinto, grâce à la présence de son ami Masando SASAKI, prêtre Yamagake San’in Shinto et Shihan 8ème Dan de l’aikikai de Tokyo.

En 1999, il reçoit la médaille de chevalier dans l’ordre national du Mérite.

Pendant près de trente ans, TAMURA Shihan a dirigé régulièrement en France de nombreux stages fédéraux dans les LIGUES formant plusieurs générations d’enseignants et de techniciens de Haut Niveau, tout en s’attachant à rester proche des pratiquants de base.

Maître de renommée mondiale particulièrement apprécié, il a animé des stages aux quatre coins du monde , tout particulièrement en tant que délégué de l’Aïkikaï de Tokyo pour l’Europe, dans de nombreux pays européens : en Allemagne, en Italie, au Portugal, au Royaume Uni, en Belgique, en Suisse, en Suède, en Russie, … .

Chaque été, TAMURA Shihan a dirigé en France, trois stages internationaux d’une semaine qui réunissaient parfois plus de 500 de pratiquants – Le stage de Lesneven (en juillet), le stage de Saint Mandrier (fin juillet-début août) et celui de la Colle sur Loup (en août).

En mars 2010, il a animé son dernier stage national à Dijon. Trois semaines plus tôt il dirigeait à Lyon un stage qui réunissait une dernière fois autour de lui les techniciens nationaux et régionaux, les Présidents de ligue et les plus hautes instances de la FFAB

Maître TAMURA est décédé à Saint Maximin-la Ste-Baume le 9 juillet 2010. Il avait 77 ans.

En 2009, paraissait un recueil d’interviews de personnalités ayant cotoyées le fondateur de l’Aikido, Ueshiba Morihei. Cette ouvrage qui a pour nom, « Kaiso no yokogao »(Profil du fondateur), nous livre ainsi l’un des derniers entretiens qu’ait accordé Tamura sensei. Il revient sur sa jeunesse au temps où il devint uchi deshi, ainsi que son arrivée en France en 1964, en précisant des points de détails rarement évoqués jusqu’ici.

 

Tamura sensei, en quelle année êtes-vous né?

 

Je suis né à Osaka en 1933. Cependant, à cause de la guerre, à l’époque où j’étais élève à l’école élémentaire, je me suis réfugié dans la maison familiale de ma mère dans la préfecture Mie.

(NdT: La préfecture Mie se situe à l’est de la région du Kansai, c’est là qu’est situé par exemple le plus important sanctuaire shinto du Japon, Ise jingu)

Au lendemain de la guerre, je suis allé à Tokyo chez Sakurazawa Yukikazu, qui était célèbre pour son régime thérapeutique.

 

(NdT: Sakurazawa Yukikazu, plus connu sous le nom de Osawa George, est le créateur du régime macrobiotique)

 

Avez-vous appris la macrobiotique ?

 

Au commencement, mes parents suivaient un régime à base de riz brun, il y avait donc certains liens. J’avais également lu certains livres concernant la macrobiotique et j’avais développé un intérêt pour cela. Plus tard, mon voyage en Europe fut aussi influencé par la déclaration de Sakurazawa sensei: « Les jeunes gens devraient visiter les pays étrangers. »

 

Quel âge aviez-vous lorsque vous vous êtes rendu à Tokyo?

 

J’étais en première année de lycée, j’ai demeuré avec Sakurazawa sensei un an durant, puis j’ai eu l’occasion de travailler en Hokkaido. 

 

Cependant, juste un mois après, le travail s’est arrêté et je me mis à errer aux alentours de Sapporo (ville d’Hokkaido) et à travailler dans le marché noir. 

 

A l’époque, mes parents me déclarèrent comme personne disparue et je dus rentrer chez moi.

 

Oh! Aviez-vous véritablement fui votre foyer?

 

Mon père était décédé et j’ai eu un instant de liberté, je suis donc parti pour Tokyo. (Rires) Ensuite, je suis rentré temporairement chez moi, puis je me suis bientôt dit qu’il était nécessaire que j’étudie les examens d’entrée à l’université et je suis retourné à Tokyo.

 

A l’époque aviez-vous une quelconque expérience dans le Budo?

 

Pas vraiment. Mon père était allé à l’école professionnelle de Budo (武道専門学校) et était enseignant de kendo, mais il partit pour la guerre lorsque j’avais cinq ans, et lorsqu’il revint, il eut des complications dû au froid et décéda de la tuberculose.

 

Alors…pourquoi l’aikido?

 

Sakurazawa sensei avait publié un livre intitulé « Judo » où il parlait un peu de O sensei. A l’époque également, Yamaguchi Seigo avait été démobilisé et il vint voir son frère aîné qui se trouvait à l’institut Sakurazawa. Il venait en portant son uniforme son uniforme de la

marine, sa cape militaire et de hautes bottes, il avait beaucoup de panache. Lorsque nous étions enfants, les uniformes de l’armée ou de la marine, nous faisaient une forte impression (Rires).

 

A l’époque, trois garants étaient nécessaires pour entrer au Honbu dojo, Yamaguchi sensei devint l’un d’eux pour moi.

 

Ainsi, fort heureusement, vous avez pu entrer au Honbu dojo?

 

Non, en parlant de cela, je voulais aller au dojo, mais je n’avais pas suffisament d’argent. J’ai donc en premier appris auprès des gens de la macrobiotique qui avaient appris l’aikido. Puis il arriva un moment où je fis la rencontre d’un docteur ayant étudié la macrobiotique à qui je demandais d’être le domestique en échange du gite et du couvert. Je fus capable de faire cela car c’était cette période de ma vie, mais rien qu’en pensant à refaire cela de nos jours, j’en ai des sueurs froides (Rires).

 

J’ai ensuite travaillé dans un restaurant durant la journée et je pus finalement m’inscrire au Honbu dojo, mais je n’ai payé les frais mensuels qu’une fois. A l’époque, le second doshu Kisshomaru sensei était le dojo-cho (directeur du dojo), mais il ne m’a jamais rien dit. Je n’ai même également pas payé pour mes grades.

 

A l’époque, O sensei allait et venait entre Iwama et Tokyo, et les uchi deshi et moi-même devions servir d’otomo.

 

NdT:Otomo désigne la personne servant à la fois d’assistant et d’accompagnateur à un professeur en déplacement

 

Après votre inscription, vous êtes devenu uchi deshi?

 

A ce propos, Yamaguchi sensei vivait dans un appartement qu’il louait à proximité du dojo, mais il avait prévu de retourner dans sa ville natale pour se marier, durant un mois, et il me demanda de veiller sur son domicile durant son absence. Il m’informa également qu’il serait bien pour moi de manger le riz qu’il stockait dans une boite en fer de 18 litres de capacité. J’ai donc profité de ce cadeau divin.

Yamaguchi sensei revint avec sa femme, et je n’avais donc plus d’endroit où aller ni aucune idée de quoi faire. Je pense que Yamaguchi sensei devait lui aussi s’inquiéter en secret d’avoir quelqu’un vivant avec lui et sa jeune épouse dans une pièce de 8 tatami. Il me dit, « Tamura kun, que penses-tu de devenir uchi deshi au Honbu dojo? ». Lorsque j’ai demandé, » Hein, combien cela va-t-il couter? », il répondit, « Tu n’as pas à te soucier de l’argent, j’interviendrais auprès de waka sensei (Kisshomaru, second doshu) pour toi. » Aussi, j’ai pris mon futon et je me suis rendu au Honbu dojo.

 

Combien y avait-il d’uchi deshi au Honbu dojo à l’époque?

 

A l’époque il n’y avait personne d’autre que l’on appelait uchi deshi. Cependant, une famille qui avait été chassé par un incendie causé par les bombardements durant la guerre vivait sur l’un des côtés du dojo.

 

A un moment, également la famille de Okumura (Shigenobu) sensei vivait dans l’une des pièce du dojo. A l’époque, se trouvaient des membres comme Kobayashi Yasuo, Noro Masamichi, Asai Katsuaki, Yamada Yoshimitsu, Chiba Kazuo, Sugano Seiichi, Kanai Mitsunari, Kurita Yutaka, Saotome Mitsugi ainsi que d’autres qui enseignent dans différents endroits du monde. Ce fut aussi la période où vint Nocquet (André).

 

Quel fut votre première impression en rencontrant le fondateur?

 

Concernant mes impressions…j’avais vu quelques photos ainsi j’avais déjà le sentiment qu’il était un budoka incroyable. Il apparaissait au cours de la pratique matinale, montrait quelques techniques puis disparaissait du dojo. S’il le sentait, il faisait une conférence pendant un moment, mais comme nous étions pour la plupart jeunes,nous pensions, « Quand est-ce que la pratique va débuter? ».

 

(Au sujet des conférences) Cela concernait les dieux – Izanagi, Izanami, etc. La macrobiotique (Sakurazawashiki) avait un mode de pensée similaire, aussi je pensais que peut-être était-il en train d’évoquer le Yin et le Yang, mais en vérité c’était tout ce que je comprenais.

 

(NdT: Izanagi et Izanami est un couple divin à l’origine de la création des îles japonaises dans la mythologie)

 

A l’époque, aviez-vous la chance de servir de partenaire pour les démonstrations du fondateur?

 

Pas à l’époque. C’était uniquement Waka sensei et Yamaguchi sensei qui jouaient ce rôle. Les seules personnes à enseigner l’aikido étaient O sensei et waka sensei. Ainsi ils étaient les seuls « professeurs d’aikido ».

 

Au début, le honbu dojo avait des sessions d’entraînement le matin et le soir. Lors d’une nuit venteuse avant que je ne devienne uchi deshi, personne d’autres ne vint et lorsque waka sensei me demanda, « Tamura kun, que faisons-nous? », j’ai répondu, « Sensei, que pensez-vous du Coffee-en (un café situé à proximité du dojo) ». Aussi, m’emmena-t-il là-bas et me paya-t-il quelques cafés. Même en ces temps difficiles du point de vue économique, le doshu Kisshomaru veillait sur nous autres jeunes comme sur ses propres enfants.

 

Puis vous avez passé dix ans au honbu…

 

Je l’ai quitté car je devais me marier, j’avais environ 30 ans.

 

Après cela, vous êtes parti pour la France, n’est-ce pas?

 

Non, ce n’est pas exact. A l’époque, mon épouse jouait du violon, et quelques temps après que nous nous soyons rencontré elle et moi, j’ai demandé à Osawa (Kisaburo) Sensei, »Nous aimerions nous marier, pourriez-vous parler à ses parents? ». 

 

Ces derniers, qui cherchaient certainement un moyen de refuser, dirent, » Notre fille va en Europe pour étudier le violon ». 

 

Ainsi j’ai dit, « Et bien, moi aussi j’irai ». (Rires) Ainsi ils n’avaient pas d’autres choix que de nous donner leur permission, et nous sommes allé tous deux en Europe.

 

 Ndt : Osawa sensei fut invité à plusieurs reprises en France par Tamura sensei, notamment au stage de Lesneven en 2000.

Depuis le décès de son mari, Rumiko Tamura s’est rendu plusieurs fois au Japon, venant chaque jour de la semaine au cours du matin de l’Aikikai Honbu dojo, notamment ceux de Osawa fils.

Habituellement, Osawa sensei passe parmi chaque élève et leur fait subir ses techniques, mais lorsqu’il se trouve en présence de Mme Tamura, de manière exceptionnelle, il inverse les rôles et lui sert de uke.

Osawa Hayato sensei, Lesneven, 2000

 

Ainsi votre voyage à l’étranger n’avait rien à voir avec l’aikido?

 

Non, mais j’y suis allé comme enseignant d’aikido. A l’époque, il y avait des invitations provenant de nombreux pays étrangers.

 

En ce qui concerne la France, n’était-ce pas le domaine de Abe Tadashi, un aikidoka bien connu pour être un bagarreur?

 

Abe était déjà rentré au Japon à l’époque. Nakazono (Mutsuro) Sensei se trouvait en France. Un an ou deux auparavant, mon

camarade uchi deshi, Noro kun (Noro Masamichi sensei, créateur du Ki no michi) était arrivé. Puis j’avais suivi. Ils disaient, « Nous construisons un dojo d’aikido », mais lorsque je me suis rendu à Marseille, il n’y avait rien encore (Rires).

Cela a dû être une rude lutte.

Et bien, j’étais jeune et j’avais une femme. A l’époque, le judo était très populaire en France, et Nakazono sensei enseignait l’aikido au Judo club de Provence, dirigé par une personne qui était le premier champion français de Judo. 

Je suis également allé enseigner à la légion étrangère avec Abe sensei, j’ai beaucoup d’anecdotes. A ce moment-là, le nom « Abe » était très célèbre. Il existait trois budoka nommé Abe, l’un était Abe Kenshiro, l’un des quatre seuls judoka à avoir battu Kimura Masahiko, un autre était l’actuel 10ème dan de Judo, Abe Ichiro, et puis finalement Abe Tadashi.

(NdT: Kimura Masahiko,surnommé le démon du Judo, est considéré comme l’un des plus grands judoka de l’histoire. Pour l’anecdote, il a affonté et vaincu l‘illustre Hélio Gracie, fondateur de la méthode Gracie de Jujutsu)

Abe Tadashi était spécialement réputé pour ses combats (Rires). Avec une telle personne servant de bulldozer et ouvrant la route, même un débutant comme moi pouvait y arriver.

Auparavant, il y avait eu également des personnes comme Mochizuki Minoru sensei. Il avait aussi étudié le Katori shinto ryu kenjutsu.

(NdT: Mochizuki Minoru, 1907-2003, élève d’avant-guerre du fondateur du Judo et de celui de l’Aikido, fut également haut gradé en Karate, et écoles d’armes traditionnelles)

Sensei, connaissez-vous Mochizuki sensei?

Je suis allé à son dojo à Shizuoka en tant qu’otomo de O Sensei quelques fois, et il venait au Honbu dojo occasionnellement.

Possédez-vous un souvenir le concernant?

Il me dit un jour, « Ce que vous faites maintenant, vous autres, ce n’est pas le véritable aikido« . 

C’est véritablement terrible lorsque l’un de vos aînés vous dit cela, c’est ainsi que je l’ai ressenti, mais j’avais entendu O sensei dire, « C’est l’aikido » et j’avais conservé cela en poursuivant mon entraînement. 

J’avais entendu dire que « Après la guerre, O sensei avait modifié les techniques selon son envie », ainsi, je pensais, « Après tout, les gens d’avant la guerre sont différents ».

Sensei, vous avez enseigné quelques choses comme une méthode respiratoire (Kokyu ho) durant le stage, qu’est-ce que c’est?

Une méthode respiratoire? Ah, c’est un exercice. 

C’est une méthode de santé chinoise nommé les « Huit pièces de brocart ». 

Après avoir enseigné en Angleterre un jour, un de mes kohai dit, « Senpai, regardez ceci » et il me confia un livre. 

Lorsque j’ai essayé, j’ai trouvé cela bien et j’ai commencé à l’intégrer dans ma pratique. 

Je faisais également le Jikyo jutsu (Une méthode d’exercices de santé japonaise) et j’ai intégré certains de ces exercices dans la préparation.

Vous avez véritablement introduit beaucoup d’innovations...

C’est une tradition qui existait en Aikido, à l’époque de O sensei.Le Makko-ho, le système de santé de Katsuzo Nishi Sensei ou la méthode de Kenzo Futaki (Misogi no Renseikai). 

O sensei essayait lui-même certaines choses et s’il trouvait cela intéressant, il demandait à ses élèves de le faire. Il disait, « C’est bon » ou « Ce n’est pas bien » (Rires).

Il nous faisait faire cela, mais nous disait, « Arrêtez si vous sentez que quelque chose ne va pas ». 

Je fais encore des choses certains exercices du système de santé de Nishi sensei chaque matin sans faillir.

Ainsi, après avoir fait les exercices du Jikyo jutsu, je suis instantanément capable de me tenir dans une posture naturelle et détendue, c’est très efficace lorsque vous ne vous sentez pas bien. 

C’est difficile lorsque vous pratiquez avec un partenaire, mais lorsque vous les pratiquez seul, vous devenez capable de voir à l’intérieur de vous même.

Pour savoir si un exercice est bon ou non pour vous, essayez-le seulement et vous comprendrez si vous vous sentez bien ou pas.

En effectuant les ajustements dans votre corps, vous améliorerez également votre sensibilité dans le budo. N’est-ce pas plus efficace, si on apprend cela jeune?

C’est exact. Cependant, chez les enfants, la capacité à apprendre n’est pas encore pleinement développé, ainsi malheureusement ce serait dangereux pour eux qu’ils incorporent quelque chose par erreur. 

Ainsi, pour cette raison, dans mon dojo, les enfants font des choses qui les intéressent et nous veillons à ne pas trop les forcer.

Vous devez avoir eu de nombreux problèmes au cours de votre longue expérience à enseigner l’aikido à l’étranger…

Lorsque le Budo devint connu au début par les Européens, ils apprirent que ce n’était pas seulement la force des bras, mais que l’aspect spirituel est important également.

 

En entendant ça, les gens commencèrent à apprendre des choses comme le Judo. 

Cependant ceux qui ne pouvaient pas voir l’important aspect spirituel au beau milieu de la suprématie de la compétition, en arrivèrent à chercher cela dans l’aikido. 

C’est pour cela que j’ai du étudié les paroles concernant le shinto de O sensei, bien sur, mais également les enseignements du Bouddhisme, à la base du Budo japonais.

De nombreux textes spécialisés me furent envoyés du Japon. Merci à tout ceux qui m’ont aidé dans mon étude.

Tamura Nobuyoshi naît le 2 mars 1933 à Osaka. Son père est professeur de Kendo. En 1953 il devient uchi-deshi de maître Ueshiba. A l’époque maître Ueshiba est à l’apogée de sa renommée. Il partage son temps entre l’Aïkikaï, Iwama et de nombreux voyages. Ses premiers élèves tels que Shioda ou Mochizuki sont déjà établis et ont leurs propres dojos, Toheï est aux Etats-Unis. A Tokyo et Iwama de jeunes pratiquants enthousiastes dépensent toute leur énergie à forger leur technique. Ils ont pour nom Chiba, Saïto, Yamada, Saotome, Kanaï, Sugano ou Nishio. Tamura Nobuyoshi passera 11 ans au côté de maître Ueshiba et sera l’un de ses plus proches disciples. Il l’accompagnera dans la majorité de ses déplacements et sera son partenaire privilégié en démonstration comme en attestent les nombreux films et vidéos de l’époque. Aujourd’hui Tamura senseï est reconnu comme l’un des plus grands experts d’Aïkido et il compte des dizaines de milliers d’élèves aux quatre coins du globe.

PAROLES DE NOBUYOSHI TAMURA SHIAN :

« Les occidentaux veulent immobiliser, figer, normaliser, ce qui est dynamique. Mais lorsqu’on définit une chose, on s’aperçoit qu’elle se compose de plusieurs. Qui se décomposent elles-mêmes en plusieurs. Et ainsi de suite jusqu’à ce que, finalement, sans doute, on arrive à la partie la plus infime.

Mais on s’aperçoit alors qu’on a perdu la vue d’ensemble, et qu’on ne connaît absolument pas l’essentiel, la totalité. »

« Enseigner c’est apprendre, mais pour apprendre, il faut enseigner sincèrement »

« Certains s’entraînent assidûment mais refusent de pratiquer avec des débutants ou avec ceux qu’ils pensent « mauvais ». Même s’ils progressent techniquement leur technique restera une technique prisonnière de la technique. N’oublions pas que l’aïkido n’est pas seulement la voie de l’unité corps-esprit mais surtout la voie de l’unité »

« Il est important de connaître les désirs des élèves, leurs besoins et ce qu’il est nécessaire de leur apporter Il faut unir son esprit à celui de ses élèves et faire en sorte de progresser ensemble en prenant bien soin de pratiquer avec joie et intensité. »

« Soyez reconnaissants de ce que votre position d’enseignant vous ai amené à réfléchir, à étudier, à progresser techniquement et spirituellement. Remercier encore les élèves qui ont rendu vos progrès possibles. »

« On ne peut pas dire que le bon professeur soit uniquement celui qui est plus fort physiquement que les autres ou celui qui possède de bonnes techniques. »

« Dire je vais travailler ikkyo ou shi ho nage dénonce une rupture avec le véritable sens de la pratique de l’aïkido où la technique doit naître du Ma ai au moment de l’attaque et engendrer le déplacement adéquat.. »

« Dans les dojos d’autrefois quand vous franchissiez la porte (Nyumon) vous scelliez votre engagement de votre sang, vous juriez de ne jamais trahir ni le maître ni la voie. »

« Voyez-vous, la loyauté est un principe fondamental du Bushido. Pourquoi ? Parce que la loyauté envers l’autre, c’est l’honneur envers soi-même. »

« Il est important de connaître les désirs des élèves, leurs besoins et ce qu’il est nécessaire de leur apporter . Il faut unir son esprit à celui de ses élèves et faire en sorte de progresser ensemble en prenant bien soin de pratiquer avec joie et intensité. »

« Même au mah-jong ou aux échecs, on fait en sorte de cacher son jeu à l’adversaire. De même, il n’est pas de nation qui dévoile ses forces, sa stratégie à l’adversaire éventuel. Autrefois, lors de la pratique du Budo, les techniques étaient classées en kuden,hiden, okugi, et n’était enseigné qu’à des disciples choisis. »

« Avec le sabre, on utilise migi hammi. Avec le jo ou à mains nues la garde de base (fondamentale) est la garde à gauche hidari hammi. »

« O’ senseï n’enseignait pas de katas à deux, que ce soit à Iwama ou au Hombu dojo ? Non. Il n’enseignait pas même ikkyo ! Parfois, quand l’envie lui prenait, il donnait une correction, expliquait hitoemi, des choses comme cela. »

« Comment doit-on frapper avec le jo ? O’ senseï faisait généralement glisser le jo, c’est une façon de frapper très différente du Jodo. Lorsque je frappe, je vrille mes mains dans un sens opposé l’une à l’autre. »

« Qui a appris l’aïkido pendant un jour, peut l’enseigner pendant un jour… »

« Un débutant isolé, sans partenaire, au bord du tapis, est la preuve que l’éducation des anciens du dojo n’a pas été faite. »

« Il est grotesque d’avoir à dire « respectez moi car je suis votre sempaï », « placez moi sur un piédestal car je suis votre maître ».

« Considérer le premier venu comme un élève pour la seule raison qu’il a réglé sa cotisation procède d’une démarche mesquine qui ne finit pas d’inquiéter de la part d’une personne qui a la charge de guider les autres sur la voie. »

« Il faut vaincre son esprit de colère, esprit de paresse, esprit de peur etc.… le plus grand danger est l’orgueil ! »

« La technique est un outil pour arriver à l’homme. « Elle n’est pas importante mais si vous la supprimez il n’y a plus d’aïkido »

« Rei se traduit simplement par « salut ». Rei englobe en plus les notions de politesse, courtoisie, hiérarchie, respect, gratitude… »

« Sans la technique on ne peut rien trouver, mais lorsqu’on a trouvé elle n’a plus de sens. »

« Il faut corriger les défauts techniques et spirituels de ses élèves comme s’ils étaient vos enfants, comme s’ils étaient vous-même, les aider à avancer dans une direction juste et s’y consacrer corps et âme »

«  Ce qui importe ce n’est pas la force d’exécution mais l’adéquation au principe. La technique que seul un homme fort peut exécuter n’a pas d’intérêt général. »

« Kokyu ryoku doit donner vie, chez le pratiquant d’aïkido, à un geste aussi simple que lever un bras ou avancer un pied »

« Sans kokyu ryoku la forme de la technique peut exister mais elle n’est qu’une forme vide. »

« Kokyu ryoku compris intellectuellement est inutilisable. Il faut l’apprendre par le corps dans l’exercice de tous les jours ; il ne s’assimile qu’après un travail d’empilage.
O Sensei dit à ce sujet : « un travail de trois jours n’est qu’un travail de trois jours, un travail d’un an n’est qu’un travail d’un an, un travail de dix ans engrange la force de dix ans »

« Le travail du jo, en aïkido, vient de la lance. Au départ, bien avant la naissance de l’aïkido, c’est pour son habileté à la lance qu’O senseï fut connu et invité à Tokyo. Je ne l’ai jamais vu faire, mais on raconte qu’il était capable de déplacer des sacs de riz de soixante kilos avec la pointe de sa lance ! »

« Il est impossible de pratiquer le Budo dans un dojo où le débutant montera tranquillement sur le tapis sans même s’être présenté au professeur et où les anciens laissent faire comme si cela ne les regardait pas. »

« Le respect envers le sempaï ne doit pas être provoqué. Le kohaï doit tout naturellement avoir envie de respecter le sempaï. Le sempaï, lui, prend soin du kohaï car le kohaï occupe la place qui est la sienne et mérite par-là que l’on s’occupe de lui. »

« Pour chaque être, connaître sa juste place, c’est se connaître soi-même. »

« N’oubliez pas qu’à l’instant où surgit l’idée que votre technique est bonne, tout progrès cesse. »

  « Reigi étiquette et l’expression du respect mutuel à l’intérieur de la société. On peut aussi le comprendre comme le moyen de connaître sa position vis-à-vis de l’autre. On peut donc dire que c’est le moyen de prendre conscience de sa position. »

« Dans le flot constant du monde, s’arrêter un instant, c’est prendre un retard impossible à combler.»

« Dans le Dojo, il faut toujours être propre. […]  Le Keikogi, le Hakama ne doivent en aucune manière indisposer les autres. Le Dojo doit être aéré. […] »

« Réjouissez-vous des progrès techniques, du développement physique et spirituel de vos élèves ! Réjouissez-vous de ce que l’entraînement quotidien n’ai pas apporté son lot de blessures et de heurts ! »

« C’est par un enseignement fondé sur une compréhension juste et clair du principe que l’on peut guider les élèves sans errements. »

« Traditionnellement, non seulement dans l’aïkido mais dans le monde du Budo en général, les démonstrations n’étaient pas publiques.»

« Sans passer par les techniques, il est impossible de s’imprégner de kokyu ryoku. En outre les résultats seront différents selon que vous y croyiez ou non. »

« Pourquoi hitoemi est la garde fondamentale en aïkido ? Parce que hitoemi permet de se mouvoir facilement face à n’importe quelle attaque et, de là, de pratiquer toutes les techniques et de les assimiler. »

« Est-ce O’senseï qui a créé les katas tels que Ichi no tachi ? Ce sont des créations de Saïto senseï. O’senseï montrait le ken de shochikubai, mais n’enseignait pas de katas tels quels. »

« Y a-t-il des points communs entre le Jo de l’aïkido et celui du Jodo ? Non, ils sont très différents. Il semble que les techniques de yari soit à l’origine du jo tel qu’on l’utilise en aïkido. Et c’est vrai que l’on retrouve un peu le même type de mouvements. En fait, O’ senseï pratiquait avec les armes comme s’il avait les mains vides, et à mains nues comme s’il était armé… »

« Comment doit-on frapper avec le jo ? O’ senseï faisait généralement glisser le jo, c’est une façon de frapper très différente du Jodo. Lorsque je frappe, je vrille mes mains dans un sens opposé l’une à l’autre. »

« Enseigner c’est apprendre, mais pour apprendre, il faut enseigner sincèrement. »

« Dans la pratique, aussi longtemps qu’il y aura 2 mouvements dans son esprit, aïkidokas sera dans la situation d’apprentissage. Le jour où il sentira et comprendra qu’omote et ura ne font qu’un, il aura réalisé un des objectifs de l’aïkido : l’unité. »

« Doit-on pratiquer le jo d’un seul côté ou en alternant les gardes à gauche et à droite ? Les deux sont possibles. Mais généralement la garde au jo est l’inverse de celle du ken. Cela permet de développer notre corps de façon équilibrée et harmonieuse. »

« L’enseignant devra se consacrer à créer une ambiance de travail telle que, même hors de sa présence, les élèves les plus gradés ou les plus anciens y prêtent la plus grande attention et agissent en ce sens. Cette éducation se fait tous les jours. En fait, une telle atmosphère doit s’établir dans le dojo sans qu’on ait besoin d’intervenir en ce sens. Il est indispensable que chacun puisse mettre en pratique ces bases de comportement. »

EXTRAITS D’UNE INTERVIEW DE TAMURA NOBUYOSHI.

Bonjour senseï. Quelle est la différence entre le Budo et le Bujutsu ?

Au départ les techniques sont nées à la suite de l’analyse de combats victorieux. C’est ainsi qu’ont été créés les premiers kumitachis (enchaînements de sabre à deux). On a découvert que tels mouvements permettaient de faire face à tel type d’attaque. Petit à petit les techniques ont été rassemblées afin de créer un chemin qui pouvait être emprunté par l’entraînement. Mais bu a un sens différent selon les personnes. Pour certains il s’agit d’un force destructrice, pour d’autres c’est une force de paix. Jutsu signifie technique et do signifie voie. Etudier un jutsu c’est apprendre une technique qui sert à accomplir un but, dont l’utilisation est une finalité en soi. Etudier un do c’est suivre un chemin vers l’homme qui est en nous. Un chemin que chacun peut emprunter et qui a été créé pour pouvoir être suivi par tous. C’est cette idée qui est aussi à la base du shintoïsme ou du bouddhisme. Maintenant malheureusement nous sommes souvent loin de cette idée d’origine…
Si on ne connaît pas l’environnement spirituel du budo on apprend juste une technique de combat. C’est pourquoi je pense qu’il est plus facile de comprendre l’Aïkido si l’on étudie l’esprit qui sous-tend la culture japonaise.


Il est donc nécessaire selon vous de connaître la culture japonaise pour comprendre l’Aïkido ?
Ce n’est pas indispensable mais cela permet probablement d’aller plus vite, c’est un fait indéniable. Si on prend simplement l’exemple de la langue, pour un japonais, même débutant, shiho nage est assez explicite. Et lorsqu’il entend le nom de la technique cela précise son application physique. Il comprend que c’est une projection dans les quatre directions, peut facilement en déduire que cela signifie symboliquement toutes les directions et pénétrer plus profondément le sens de cette technique. Lorsqu’on traduit irimi en français cela devient « entrer » mais cela reste assez vague et il est difficile de s’appuyer sur ce mot pour comprendre la technique. C’est la même chose pour hitoemi, ou sankakuho. Un japonais comprendra souvent instinctivement ce que signifient ces termes car ils sont associés à des kanjis (idéogrammes) qui ont un champ d’expression à la fois vaste et subtil.
Ne vaut-il mieux pas que celui qui veut étudier la littérature anglaise apprenne l’anglais plutôt qu’il se limite aux traductions françaises de Shakespeare ? (rire)

Vous enseignez dans de très nombreux pays, de la France au Japon, des Etats-Unis au Maghreb. Changez-vous votre manière d’enseigner selon l’endroit où vous êtes ?

Chaque pays possède sa propre culture mais tous les élèves essaient de pratiquer l’Aïkido qui est une seule et même voie où que l’on aille. De mon côté j’essaie de présenter les choses sous le jour le plus compréhensible à chacun. Il n’y a pas tant de différences. J’essaie simplement de répondre aux questions que se posent les pratiquants et de voir les points qui doivent être corrigés. Selon l’endroit ces points varient mais l’essence de l’Aïkido reste la même.
Bien sûr il est parfois nécessaire d’expliquer certains détails culturels. Par exemple dans les pays musulmans certains élèves rechignent à faire le salut en seïza. Je leur explique alors qu’il ne s’agit au Japon que d’une forme de salutation, un signe de respect et de gratitude.
Récemment dans un stage de hauts gradés (à partir du quatrième dan) une personne restait debout pendant que je donnais des explications assis. Au Japon on prendrait cela pour un défi. En occident lorsqu’une femme ou un personnage important arrive on se lève. Les personnes les plus importantes sont donc celles qui sont assises. Au Japon c’est le contraire, les personnages importants sont ceux qui sont debout. Ce sont de petites choses mais dont le sens est le contraire et qui peuvent vous donner l’impression que la personne qui vous fait face veut vous offenser alors même que ses intentions sont opposées. Et si elles ne sont pas comprises elles peuvent très facilement être mal interprétées et donner lieu à un incident. Ce type de malentendu se dissipe dès que les choses sont expliquées. C’est pourquoi je crois qu’il est important de connaître la culture de l’autre.
En effet, aujourd’hui au Japon les sports de combats sont beaucoup plus populaires que les voies martiales.
C’est vrai. Dans ces sports que l’on dit sans règles et où l’on autorise à frapper comme ceci ou comme cela il n’y a pourtant pas de véritable danger. La notion de vie et de mort est totalement absente de ces disciplines. Auparavant un samouraï qui combattait ne serait-ce qu’avec un bokken risquait la mort. Leur shugyo, leur entraînement, les habituait à vivre dans des situations à la frontière entre la vie et la mort et cela fait toute la différence. Aujourd’hui les sportifs sont prêts à tout, allant jusqu’à tricher et se doper pour gagner une médaille. Les jeunes d’aujourd’hui ne pratiquent plus le budo et ils ne savent même pas ce que c’est. Les personnes qui ont créé les budos ont aujourd’hui disparues depuis longtemps et je me demande parfois s’il est encore possible de sauver ces voies. Heureusement il existe aujourd’hui encore quelques personnes telles que maître Kuroda ici et là au Japon qui préservent cet héritage. C’est grâce à ces personnes que ces voies survivront sans doute. Lorsque le Japon est entré dans l’ère Meïji après le bakumatsu les budo avaient aussi presque disparus pendant quelques dizaines d’années. Et à l’époque il n’existait pas de vidéos et très peu d’écrits qui de plus étaient incompréhensibles sans clés.

En Aïkido le travail des armes est-il important ?

C’est Osenseï qui a créé l’Aïkido. Et à chaque fois qu’il démontrait l’Aïkido il utilisait les armes. Ce n’est pas à nous, ses disciples et élèves, de décider ou pas si il faut pratiquer les armes. C’est sans doute un travers français que de tout questionner. Au Japon on se ferait immédiatement traiter d’idiot si on remettait ce fait en question.

Est-ce qu’Osenseï utilisait les termes Aïkiken ou Aïkijo ?

Il n’utilisait pas de mots particuliers. Il prenait simplement une arme et pratiquait avec. Il utilisait à l’occasion l’expression « shochikubai no ken » (le sabre de pin, bambou et prunier). Le pin, matsu, le bambou, take, et le prunier, ume, sont au Japon des symboles de prospérité et de bonheur. Le pin symbolise la longévité et l’endurance car il reste vert durant toute l’année. Ses « feuilles » sont séparées en deux comme le in (yin) et le yo (yang), mais unis et représentent ainsi le concept de musubi (harmonie, lien). Le bambou symbolise à la fois la force et la souplesse et pousse dans un élan plein d’énergie vers le ciel. Quand au prunier il fleurit dans la période la plus froide, la plus hostile des saisons et symbolise les difficultés que l’on arrive à surmonter. Osenseï ne donnait pas d’explications techniques détaillées mais faisait vivre ces concepts dans sa pratique du sabre.
A l’époque nous ne comprenions rien et essayions seulement de reproduire ses gestes, tâchant de voir quels déplacements il faisait, quels gestes ses mains réalisaient. On comprenait encore moins lorsqu’on lui faisait face car on était absorbé dans son énergie et on avait l’impression d’être absorbé ! En regardant on croyait parfois à une mystification. Et à cet instant Osenseï se retournait et vous fixait. Peut-être était-ce simplement parce que nous avions un air coupable au moment où il tournait la tête. (rires) Mais il était très fort pour entendre toutes les conversations et savoir ce qui se passait autour de lui.
Osenseï nous disait d’attaquer et on était soudainement frappés ou coupés. Même en le regardant avec toute notre attention on ne comprenait pas comment il avait pu exécuter telle ou telle technique. On essayait mais on se retrouvait toujours à être coupés ! Comme vous étudiez avec des personnes qui ne comprenaient pas il est naturel que vous ne compreniez pas non plus. (rires) J’en suis vraiment désolé.

Quelle est l’origine des techniques d’armes de l’Aïkido ?

Osenseï a créé les techniques de ken de l’Aïkido sur la base de sources diverses et de recherches personnelles. Takeda Sokaku était un combattant redoutable. Il gardait en permanence une canne-épée à son côté depuis que le port du sabre était interdit. Il était maître de Daïto-ryu mais aussi de sabre, notamment de l’école Ono-ha Itto ryu. Il enseignait principalement les techniques de Jujutsu à mains nues mais il devait probablement montrer des techniques d’armes occasionnellement. Mais à cette époque même si on voyait les techniques on ne pouvait pas demander de nous les enseigner. Par la suite Kisshomaru a étudié le Kashima shinto ryu. La fille d’ Osenseï fut aussi mariée à Nakakura Kiyoshi, un célèbre pratiquant de Kendo de l’époque qui deviendra un grand maître. Et ses élèves Sugino Yoshio et Mochizuki Minoru étaient aussi pratiquants de Katori shinto ryu. Qu’ils fussent ses amis ou ses élèves, Osenseï fut entouré tout au long de sa vie d’experts de sabre. Son art est le fruit de ses recherches et de ces rencontres qui lui ont permis d’introduire de nouveaux éléments, de transformer ce qu’il avait étudié en les ajoutant à ses créations personnelles. Lorsqu’on pratique le budo on voit dans les huit directions et on doit savoir saisir toute chose intéressante qui passe à notre portée. On doit garder les yeux grands ouverts et expérimenter ce qui semble intéressant, gardant le bon et rejettant l’inutile. C’est ainsi qu’il faut vivre. C’est ainsi que nous avons été éduqués par O sensei et nous étions en un sens encouragés à étudier, chercher et comprendre par nous-mêmes.

Est-ce Osensei qui a créé les katas tels que Ichi no tachi ?

Ce sont des créations de Saïto senseï. Osenseï montrait le ken de Shochikubai mais n’enseignait pas de katas tels quels.
Maître Kobayashi Hirokazu qui habitait à Osaka avait une grande expérience du travail des armes car il était un pratiquant avancé de Kendo. Il venait d’une famille aisée et a souvent été otomo (compagnon) du fondateur dans ses voyages. J’accompagnais Osenseï de Tokyo et Kobayashi senseï nous attendait à Osaka. Il nous emmenait dans d’excellents restaurants et j’étais vraiment heureux. (rires) Il m’a raconté qu’il avait souvent aidé Saïto senseï à corriger ce qu’il avait vu des mouvements du fondateur. A l’époque Osenseï enseignait par la pratique. On l’attaquait et il frappait. Soudain on recevait un coup et il nous disait que c’était évident si l’on faisait ainsi. C’était douloureux mais efficace. Kobayashi avait une grande expérience du sabre et son aide a été utile a beaucoup de disciples notamment Saïto senseï. Saïto senseï avait le désir de compiler toutes les techniques d’armes. Il a beaucoup aidé Osenseï qui possédait une maison à Iwama. Il était en même temps conducteur de train et cela a dû être très difficile pour lui. Nous on ne travaillait pas et on ne se consacrait qu’à l’entraînement, notre situation était bien plus facile que la sienne. C’était une époque difficile pour beaucoup de monde.

Osenseï n’enseignait pas de katas à deux, que ce soit à Iwama ou au Hombu dojo ?

Non. Il n’enseignait pas même Ikkyo ! Parfois quand l’envie lui prenait il donnait une correction, expliquait hitoemi, des choses comme cela. Mais il ne suivait pas de pédagogie au sens scolaire du terme avec des étapes établies. Nous on se demandait pourquoi il n’expliquait pas. (rires) On se disait que sans explications c’était normal que l’on n’y arrive pas. Mais il voyait les choses dans une perspective beaucoup plus large et plus élevée. Nous étions comme des enfants de maternelle écoutant une discussion d’universitaires et nous disant que nous ne comprenions pas totalement. Avec le temps on finit par comprendre certaines choses…

Qu’est-ce qu’un enseignant, quel type d’homme est-il ? Que doit-il faire ?

Cette question indéniablement a surgi avec le premier homme et ne disparaîtra qu’avec le dernier homme.

C’est la question posée à soi-même, à laquelle on répond soi-même et toujours, éternellement sans réponse.

Moïse est certainement le premier conducteur d’hommes de l’histoire que nous connaissons. Comment a-t-il amené son peuple d’Israël à travers le désert ? Qu’ont pu être ses pensées à ce moment-là ? Comment a-t-il pris sa décision ? Que s’est-il passé en lui, le Solitaire ? Indubitablement il y a deux sortes de conducteurs d’hommes ou d’enseignants.

Celui qui connaît le chemin qui conduit où il veut aller parce qu’il a déjà fait la route. L’autre qui connaît le but à atteindre mais pas le chemin qui y conduit.

Le premier c’est, par exemple, le guide en montagne : il connaît la route à suivre, chaque difficulté, chaque passage dangereux. Il amènera avec certitude son client à l’endroit désigné.

Le second, comme Moïse, obéit à une révélation divine. Il reçoit l’ordre d’aller et marche vers le but indiqué, dans l’ignorance du parcours, comme un groupe d’explorateurs à l’aventure dans l’inconnu; cependant que là encore il s’agit d’un groupe animé d’une volonté commune rendant de ce fait les choses plus faciles.

Par contre, Moïse, quant à lui, est seul. La moindre petite erreur ou faute de jugement compromet la vie de tous.

Le planning le plus complet (étudié, étudié, encore étudié), le training de chaque jour, le ravitaillement ont leurs limites; au delà de celles-ci c’est le trou noir, les ténèbres. La météo, les accidents, la maladie sont imprévisibles.

L’enseignant d’Aïkido est un conducteur d’hommes du type Moïse; c’est du moins mon opinion. Incontestablement, Maître Ueshiba était au sommet de l’Aïkido mais nous, de la vallée,nous le regardions au sommet de la montagne et nous n’avions de lui qu’une petite image. Moi-même, je crois marcher derrière O’Sensei, mais il suffit d’un petit arrêt, pour souffler par exemple, et O’Sensei s’est éloigné loin. Très loin. Je connais donc la route, je vois le chemin, mais il reste à faire, je ne le connais donc pas!

C’est un peu comme l’île au trésor des veilles cartes. Mais, sur les cartes d’aujourd’hui, l’île n’est pas indiquée en ce qui pourrait signifier qu’elle n’existe pas. Pourtant, vous savez qu’elle existe et qu’elle renferme un trésor. Fort de vos connaissances, vous vous mettez en route.

Dans ce cas, la responsabilité du capitaine est énorme. La mer, les courants, le temps autant d’obstacles qu’il faut surmonter. Malgré toute l’expérience que vous pouvez posséder, des difficultés inconnues se présenteront. Il faut, néanmoins, aller de l’avant, alors qu’apparaît la nécessité du jugement exact, de la décision à prendre, de l’union de tous dans le même sens.

Ce n’est qu’à cette condition que le but sera peut-être atteint. Nous avons essayé et mis ensemble toutes les forces humaines, la part qui reste est celle de l’intervention divine, ce qui veut dire que le départ pris, il ne reste plus qu’à aller de l’avant.

Le capitaine sera un être qui aura le courage de la décision; il sera expérimenté, intuitif, maintenant l’unité de l’équipage, lui-même et l’équipage ne faisant qu’un, comme le père et son fils, par exemple…

Le capitaine pense, doit penser comme l’équipage et l’équipage travaille dans le sens du capitaine; il ne peut en être autrement. Le capitaine saura alors donner les ordres qui conviennent, l’équipage comprendra son capitaine.

Le capitane et son équipage ne faisant qu’un réalisent l’harmonie du groupe et l’ensemble peut alors atteindre le but. Mais tout cela est l’oeuvre du capitaine.

Cela me rappelle le grand Maître de thé RUKYU qui avait coutume de dire parlant de la cérémonie de thé : «c’est comme en été un souffle d’air frais, une sensation agréable de fraîcheur; en hiver, une douce impression de chaleur, les charbons ne sont là que pour chauffer parfaitement l’eau, le thé que pour le plaisir de boire». Je vous donne le secret de lacérémonie de thé. Si vous pensez que c’est facile à réaliser, je vous conseille de le faire.

Cette chose ordinaire, banale, apparemment facile, naturelle à réaliser, est difficile. Pour contenter un hôte, à celui qui a soif, vousdonnez un grand bol avec beaucoup de thé léger et pas trop chaud; à celui qui n’a pas soif, un thé plus fort, en moindre quantité et chaud. Vous agissez ainsi pour le plaisir de vos hôtes. Il faut suivre le désir de l’hôte, le sentir. Cette disposition est le secret de la cérémonie de thé, c’est le coeur de l’enseignant d’Aïkido.

L’enseignant d’Aïkido connaît chacun des pratiquants et leur soif spécifique de connaissances. Si leur technique est bonne, il

s’attachera à l’améliorer, si elle est mauvaise, il va la rectifier. Son action va à la rencontre des déclarations du Maître de thé, comme une sensation agréable de fraîcheur en été, comme une douce impression de chaleur en hiver.

Lorsque vous pratiquez vous n’entrechoquez jamais les armes. Est-ce que Osenseï pratiquait aussi ainsi ?

On le voit dans les films. O senseï n’entrechoquait jamais les armes. Si les armes s’entrechoquent cela signifie que l’on bloque et on ne bloque jamais puisque cela signifie que l’on est coupé.

Quel type de bokken utilisait Osenseï ?

Saïto senseï a imaginé le bokken épais qui porte le nom d’Iwama. Osenseï utilisait généralement un magnifique bokken en kokutan (ébène) plutôt fin de type Yagyu. J’espérais qu’il me le donnerait un jour jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’il l’avait donné à quelqu’un d’autre ! Il était très généreux et donnait facilement les choses. Osenseï utilisait sans doute autre chose étant plus jeune mais lorsque j’étais uchi-deshi il n’utilisait généralement que des bokkens légers. Il utilisait ce qui était à portée de main mais son bokken favori était long et fin, de type Yagyu shinkage ou Jiki shinkage. Sauf pour le tanren où là il utilisait un bokken lourd et épais. Tada senseï l’utilisait facilement d’un bras ! Il y a unecélèbre photo d’Osenseï avec une rangée de bokkens derrière lui. C’était ainsi lorsque je suis devenu uchi-deshi. Nous utilisions cette dizaine d’armes posées là.

Y a-t-il des points communs entre le Jo de l’Aïkido et celui du Jodo ?

Non, ils sont très différents. Il semble que les techniques de yari soit à l’origine du jo tel qu’on l’utilise en Aïkido. Et c’est vrai que l’on retrouve un peu le même type de mouvements. En fait O senseï pratiquait avec les armes comme s’il avait les mains vides et à mains nues comme s’il était armé…

Le sabre de l’Aïkido, du Kendo ou du Iaïdo sont-ils différents ?

Techniquement différents ils sont semblables dans leur essence. Malheureusement aujourd’hui le sabre du kendo ne coupe plus. En compétition il suffit de toucher. Le Kendo a en quelque sorte suivi l’évolution de l’escrime occidentale où l’on peut gagner en touchant un point non vital qui nous aurait exposé à un coup mortel dans un véritable combat. Ces disciplines sont devenues des jeux où l’on ne cherche qu’à toucher le premier. Le Kendo est la voie qui cherche le plus à préserver la tradition mais la compétition lui a fait perdre son essence de Budo. Le Judo a aussi perdu son essence qui reposait sur la souplesse. Aujourd’hui les compétiteurs ne connaissent que deux ou trois techniques qu’ils « forcent » même lorsque la situation n’est pas adaptée à ce type de technique. Cela permet de gagner des médailles… Ces disciplines ont été perdues par la volonté de gagner à tout prix.

Osensei pratiquait-il aussi le tanto dori ?

Je ne l’ai jamais vu faire. A l’époque les yakuzas se battaient toujours au couteau. Et un bagarreur a un jour demandé comment faire contre des attaques de ce type. Ce sont les sempais qui ont développé ce travail. C’était très spectaculaire pour les démonstrations.

Les techniques doivent-elles être pratiquées en décomposant les mouvements ou en un seul geste ?

Tout le corps doit bouger en harmonie. Un mouvement ne fonctionne pas s’il n’est pas continu. Cela peut sembler simple d’utiliser ses mains et ses pieds ensemble mais c’est une chose très difficile. Il ne faut pas que la compréhension devienne segmentation. Il ne faut pas que « wakaru » devienne « wakeru ». (c’est un jeu de mot où wakaru qui signifie « comprendre » devient wakeru qui signifie « diviser ») La pensée qui consiste à diviser les choses n’est pas efficace dans notre voie. Si vous désirez apprendre à faire du vélo et que vous divisez les mouvements pour les étudier indépendamment les uns des autres, apprenant d’une part à pédaler, de l’autre à diriger le guidon, et d’autre part encore à freiner, même en travaillant beaucoup vous ne saurez toujours pas faire de vélo ! (rires) Les techniques d’Aïkido fonctionnent de la même manière. Elles doivent être pratiquées, étudiées et comprises dans leur globalité. Si on les apprend en les décomposant il se produit inévitablement des décalages qui les rendent inapplicables. C’est une méthode d’apprentissage difficile mais qui n’a pas d’alternative et qu’il faut considérer comme inéluctable. En travaillant ainsi il subsiste bien sûr des décalages au départ mais un jour le corps comprend instinctivement et trouve la solution.

La pratique doit-elle passer par les étapes de kotaï, jutaï, etc… ?

Il y a des étapes comme cela. Mais il ne faut pas se tromper sur la signification de ces termes. Les mots français sont précis mais aussi limitatifs. Kotaï se traduit par travail solide mais il est généralement interprété par travail dur. C’est totalement incorrect. Dans ce travail solide la pratique doit être souple. De même que Jutaï qui se traduit généralement par travail souple ne doit pas être synonyme de complaisance. Ce sont des étapes que l’on peut comparer à la calligraphie où l’on apprend d’abord une forme très précise qui est la base avant de passer à un travail plus fluide et épuré. C’est aussi comme le corps. Au centre se trouvent les os. Puis vient la chair. Mais l’un ne fonctionne pas sans l’autre. Les bases fondamentales doivent donc toujours être présentes même dans le travail en jutaï tandis que la souplesse doit être présente dès le début du travail en kotaï. Vient ensuite le travail en ryutaï et enfin celui du kitaï où l’on guide le partenaire dès que naît son intention.

Le concept d’enseignement traditionnel Shu Ha Ri s’applique-t-il aussi à l’Aïkido ?

Il s’applique à toutes les techniques traditionnelles, que ce soit dans le chado, la voie du thé, du kado, l’arrangement floral, etc… Toutes ces voies s’étudient ainsi et passent par ces étapes. Shu est l’étape où l’on suit scrupuleusement l’enseignement de son maître jusqu’à arriver à reproduire exactement les techniques. Une fois arrivé à ce niveau on essaye de voir ce que tel ou tel changement implique. On sort du moule pour continuer son étude. C’est ha. Finalement on dépasse les contradictions et le technique devient sienne. C’est ri. Mais aujourd’hui les gens veulent commencer par ri ! (rires) Ils n’arrivent pas à faire comme l’enseignant alors ils cherchent un autre chemin. Ils ne peuvent pas faire une chose alors ils en font une autre. Dans ce cas là mieux vaut faire autre chose dès le départ. Et si je corrige les gens me disent qu’ils ne peuvent pas le faire, que c’est impossible. Mais il est inutile de faire une chose que l’on peut réaliser facilement. L’étude consiste à essayer de faire quelque chose que l’on ne peut pas ! Il n’y a pas de raccourci.

Quand vous chutez on n’entend aucun bruit, contrairement aux chutes comme celles du Judo qui sont très sonores. 

En Judo on nous enseignait à diffuser le choc en chutant ainsi. Mais en Aïkido on ne considère pas que l’on chute sur un tatami. Il faut imaginer que l’on chute sur des pierres. C’est donc pour ne pas se blesser qu’il est important de chuter souplement. Osensei faisait régulièrement des démonstrations et on devait parfois chuter sur du gravier. Plutôt que de faire du bruit nous cherchions à privilégier une chute souple. Par contre pour les démonstrations lorsque l’on pratiquait sur des tatamis on faisait volontairement de grandes chutes bruyantes pour impressionner le public. (rires)
On insiste généralement sur le travail du tori mais on explique peu celui du uke. Les ukemis et le travail du uke sont des mouvements qui servent à protéger le corps. Ce sont des choses que l’on doit comprendre seul. Et si l’on devient bon il est alors possible d’appliquer les contre-techniques, les kaeshi wazas.

Les exercices préparatoires que vous faites ont-ils un lien avec les techniques où ne sont-ils que des mouvements destinés à étirer et échauffer le corps ?

Avant je faisais commencer par Ame no torifune. Ensuite suivaient d’autres éducatifs tels que Ikkyo undo. Ce sont des mouvements que pratiquait O senseï et qui sont parfaits pour les jeunes. Les enfants les apprécient aussi beaucoup. Maintenant je suis âgé et je suis plus sensible à mon corps. Je ressens qu’il est bon de faire tel ou tel exercice selon le moment et je varie la préparation. Je le répète souvent mais ce sont des choses que j’ai découvertes avec le temps et qui me procurent un bien-être. Je pratique actuellement une sorte de gymnastique chinoise que je trouve très intéressante. C’est une proposition que je fais aux gens. Chacun doit chercher ce qui lui convient. On peut faire les exercices dans une optique de santé au départ mais petit à petit cela doit devenir un travail d’introspection sur le corps. Si on prête réellement attention à chaque geste un exercice que l’on croyait pratiquer correctement nous paraît difficile le jour suivant. Le corps est une chose extraordinaire et il faut apprendre à l’écouter. Lorsque je suis assis ainsi (maître Tamura prend alors une position avachie) je sens que l’énergie ne circule plus correctement. Lorsque je me tiens comme cela je me sens nettement mieux (maître Tamura s’assoit alors correctement avec un superbe shisei). Un geste juste est lié à une sensation agréable. Notre corps possède en lui la mémoire de la posture juste. Tout ce qui n’est pas naturel impose des contraintes au corps. Des positions qui peuvent nous paraître confortables superficiellement sont souvent incorrectes et ne permettent pas à l’organisme de fonctionner naturellement. Les positions les plus correctes sont les meilleures pour la santé. Elles n’utilisent aucune force et ne fatiguent pas quelle que soit la durée pendant laquelle on les maintient. Si votre shiseï est juste la respiration se pose et le corps se relâche. C’est pourquoi l’exercice de kokyu ho est extrêmement important. On y retrouve le même type de recherche que dans le zazen ou le yoga. Les budokas devraient avoir le maintien que possèdent les yogis ou les moines zen.

Aujourd’hui la pratique du Iaïdo connaît un essor considérable. Considérez-vous que cela aide à progresser dans la pratique de l’Aïkido ?

Lorsque je suis arrivé en France je faisais travailler avec le bokken, le jo et le tanto. Mais en n’utilisant que le bokken il est difficile de comprendre que cela vient de l’utilisation du sabre. A une époque j’ai alors demandé aux élèves qui présentaient le shodan de connaître quatre katas de Iaïdo. A l’époque je ne connaissais pas grand-chose et je me suis abîmé les coudes en pratiquant incorrectement. Les écoles que l’on dit traditionnelles telles que Omori ryu, Eïshin ryu etc… pratiquaient-elles ainsi par le passé c’est difficile à dire. J’aurai voulu pratiquer l’école de Kuroda senseï et apprendre à dégainer souplement d’un geste fluide et continu. Ne pas juste dégainer le sabre mais apprendre à utiliser le corps dans sa globalité.

Les atémis sont-ils importants dans la pratique de l’Aïkido ?

Osenseï nous disait « L’Aïkido est irimi et atémi. ». Mais si on dit ce genre de choses les élèves ne travaillent plus qu’irimi et les atémis ! Les gens sont ainsi. Le travail des atémis signifie que l’on peut toucher sans être touché. Si on effectue la technique de telle manière on risque de prendre un atémi, si on la fait ainsi on a l’opportunité de frapper quand on le désire, c’est cela le véritable esprit de l’atémi. Un jour un lutteur est venu et a saisi O senseï par derrière. O senseï a souri et lui a posé deux doigts sur les yeux en rigolant. Même sans s’entraîner les doigts pénètrent facilement les yeux qui ne peuvent être durcis. C’est en assistant à ce genre de scène que j’ai compris ce qu’O senseï voulait nous transmettre. Sinon on peut passer à côté et s’entraîner à frapper durement sur un makiwara. C’est d’ailleurs ce que nous avons fait à l’époque. (rires)

Aujourd’hui il existe de nombreuses formes d’Aïkido. Est-ce une bonne chose ? Osenseï doit-il rester la référence ?

L’Aïkido est la création d’O senseï ! Les Shin Aïkido (nouvel Aïkido), Tamura ryu (école Tamura) ou autre n’ont pas lieu d’être. L’Aïkido c’est l’Aïkido. Le travail consiste à trouver comment faire pour arriver au niveau de pratique d’O senseï. La même tasse à thé vue de côté, par au-dessus ou en dessous à une forme totalement différente. Aujourd’hui, chacun persuadé d’être dans le vrai s’oppose aux autres à cause d’une vision partielle et va ainsi à l’encontre de l’enseignement d’ O senseï. Il faut ouvrir son coeur et voir que telle ou telle vision des choses peut aussi être intéressante. Il ne faut pas être enfermé dans ses certitudes. Même si les fondamentaux doivent toujours être respectés.

Une des origines de l’Aïkido est le Daïto ryu. Comment Osenseï a-t-il fait évoluer sa pratique ?

Au départ O senseï enseignait exactement le Daïto ryu. Puis petit à petit sa pratique a évoluée au fur et à mesure que se précisait sa conception de la vie, surtout influencée par ses convictions religieuses. Ces changements n’ont pas eu lieu d’un coup, ils ont été graduels et n’étaient parfois pas même visibles de l’extérieur. Son Ikkyo qui pouvait sembler identique vu de l’extérieur était sous-tendu par une intention différente.

Récemment Yamada senseï a écrit que vous aviez refusé le 9ème dan. Quelle en est la raison ?

O senseï nous avait dit que l’Aïkido c’était jusqu’au 8ème dan. Que le 8 était la fin d’un cycle qui nous ramenait au départ. Le 8 au Japon a un sens positif, son idéogramme a une forme d’ouverture. Après lui on revient au départ. C’est ce qu’il nous avait dit. Et c’est ce que j’ai expliqué à mon tour. On m’a ensuite proposé le 9ème dan du Japon. Ca m’a mis dans une position inconfortable. (rires) Je leur ai demandé de ne me le donner qu’à titre posthume. Malheureusement je les ai ainsi mis dans une position inconfortable à mon tour. Maintenant ils doivent faire patienter les pratiquants qui sont plus jeunes que moi et qui seraient sans doute heureux de devenir 9ème dan. Ils doivent se dire : « Pourquoi Tamura sempaï n’accepte-t-il pas ? » Ce n’est évidemment pas un problème par rapport au Doshu. C’est juste qu’il m’est difficile de dire à mes élèves que ce genre de choses a changé maintenant qu’on m’offre le 9ème dan ! (rires) Le Doshu est embêté et j’en suis vraiment gêné. Je voudrais vraiment qu’ils oublient cette affaire.

Que souhaitez-vous pour vos élèves ?

L’Aïkido est une voie qui permet de se découvrir soi-même et de se construire en tant qu’être humain afin de vivre une vie pleine et heureuse. Les élèves sont comme mes enfants. J’espère qu’ils soient en bonne santé et vivent heureux. Qu’ils trouvent le chemin du bonheur et puissent se retourner sur leur vie au moment de mourir en se disant que ça a valu la peine. C’est ce que je voudrais que les gens trouvent par la pratique de L’Aïkido.

SHU HA RI RYU sens et perspectives – INTERVIEW JACQUES FAIVRE Soké

Préambule :

« “ Shu Ha Ri “ s’applique à toutes les techniques traditionnelles, que ce soit dans le Chado, la voie du thé, du Kado, l’arrangement floral, etc… Toutes ces voies s’étudient ainsi et passent par ces étapes. Shu est l’étape où l’on suit scrupuleusement l’enseignement de son maitre jusqu’à arriver à reproduire exactement les techniques. Une fois arrivé à ce niveau on essaye de voir ce que tel ou tel changement implique. On sort du moule pour continuer son étude. C’est Ha. Finalement on dépasse les contradictions et la technique devient sienne. C’est Ri »   TAMURA NOBUYOSHI Shihan 

Jacques FAIVRE, vous venez de créer l’École “Shu Ha Ri Ryu“ ; quel a été votre parcours et qu’est-ce-qui vous a amené à prendre cette décision ?

J’ai commencé l’aïkido en 1978 et, dès le début, j’ai bénéficié des enseignements de nombreux experts français et des maîtres, formés par le fondateur de l’aïkido O senseï UESHIBA Morihei : TAMURA, KANAI, KOBAYASHI, YAMADA, SUGANO, SUGANUMA, SUGA, UESHIBA Moriteru …). Mais ma rencontre avec Tamura Nobuyoshi Shihan en 1980 a cependant été décisive.

Après avoir fait l’expérience de structures fédératives centralisatrices extérieures (FFJDA, FFLAB, FFAB, EPA-ISTA), pendant plus de 40 ans, et éprouvé leurs limites, j’ai réalisé combien l’autonomie de fonctionnement des dojos constituait un élément capital pour le développement d’un art martial délivré de tous les conflits d’intérêts qui polluent l’aïkido aujourd’hui (pouvoirs personnels, avantages financiers …) 

J’ai vu, pendant tout ce temps, les dojos affiliés s’effacer progressivement pour devenir des clubs sportifs, en perdant presque toutes leurs prérogatives et leurs capacités de décision, au bénéfice de structures centralisatrices.

J’ai vu aussi le nombre de pratiquants s’effondrer de manière significative autant dans les dojos que dans les stages.

Alors qu’en France, l’aïkido pouvait se réjouir de la présence d’un des meilleurs représentants de l’aïkido du fondateur, en la personne de TAMURA Nobuyoshi Shihan, une confusion s’est produite entre la nécessité de donner à celui-ci une structure légale (la FFLAB – Fédération Française Libre d’Aïkido et de Budo créée en 1982, puis FFAB pour être conforme aux attentes de l’Etat ) lui permettant de diffuser son enseignement et la justification de la pérennité de cette structure en dehors de la présence du Senseï.

Cette confusion a servi les tenants d’une tendance centralisatrice, déjà largement soutenue au sein de la FFAAA (créée en 1983) et largement encouragée par l’État français.

En réaction à cette tendance, des dizaines de groupes et d’écoles se sont constituées en dehors des fédérations, certains ne reproduisant guère que des clones (pyramides) du système Fédéral dont ils prétendaient se démarquer, subordonnant les dojos, financièrement et administrativement, à un centre décisionnaire.      

Centraliser revient à définir un pouvoir qui regroupe tous les dojos sous une direction unique. Pour ce faire, les tenants fédéraux de la centralisation utilisent plusieurs arguments :

Ils réduisent souvent l’aïkido à une activité physique et sportive, organisée autour de techniques codifiées et conformes.

Ils conditionnent l’existence d’un dojo à un agrément d’état (direct ou délégué)

Ils subordonnent l’enseignement au sein du dojo à l’obtention d’un diplôme sportif (brevet d’état ou fédéral) et de grades délivrés par un jury fédéral agréé.

Ils laissent entendre que l’agrément d’état est automatiquement accordé lorsqu’un dojo est affilié à une fédération agréée, en dehors de laquelle il pourrait être illégal d’enseigner l’aïkido et dont la qualité des cours ou la sécurité des personnes ne serait pas garantie …

Et l’obtention de grades et de brevets deviennent la pierre angulaire de tout cet édifice.

Centraliser et agréer présuppose la mise en place d’une standardisation des pratiques et d’une homogénéisation des enseignements, et conséquemment la mise en place d’appareils et de protocoles confiés à des personnes chargées d’évaluer la conformité des pratiques aux standards définis (jurys, stage de préparations aux passages de grades, examens …).

De plus, standardiser une exécution technique, outre le fait de ne pas en retenir toute la profondeur, va générer des désaccords et des querelles. 

Le standard devient La Vérité en dehors de laquelle une autre exécution devient fausse ou “hérétique“. L’analogie avec les guerres de religions peut paraître excessive, mais le mode de pensée qui sous-tend cette démarche conduit toujours à des conflits, des divisions et des rejets.   

Va ainsi se créer toute une cascade de pouvoirs délégués, porte ouverte à toutes les querelles d’égos, aux conflits de pouvoirs et à tous ces travers qui divisent et nous éloignent des valeurs fondamentales de l’aïkido.

De plus, la standardisation des pratiques revient à limiter l’aïkido à l’exécution de techniques figées, impersonnelles, vidées de leur substance. A fortiori, comment un art pourrait-il survivre en limitant son champ à l’exécution de standards ?

Le simple fait de subordonner l’attribution des grades à des séances de “préparation“ pour que l’exécution des techniques reproduise bien les standards attendus par des jurys agréés, extérieurs aux dojos, débouche sur une pratique superficielle et de plus en plus inconsistante. 

L’attribution inflationniste de grades que l’on observe aujourd’hui dans les fédérations, est un révélateur de cette tendance où l’on attend seulement des candidats une exécution codifiée de gestes désincarnés.

La pensée orientale s’articule autour de l’unité dynamique des contraires qui se nourrissent l’un de l’autre : pas de yin sans yang et pas de yang sans yin.

Homogénéiser et standardiser une pratique revient à nier, à exclure les différences, à niveler celles-ci.

Or, c’est bien dans la dynamique des différences que se construit l’évolution des êtres et des choses. 

A fortiori, quand il s’agit d’un art martial traditionnel dont le devenir, appuyé sur les racines des anciens, se construit aux termes d’une appropriation réalisée selon les 3 temps : Shu Ha Ri.

Shu est bien un temps d’imitation du modèle représenté par le Senseï dans toute sa dimension humaine : ses techniques, ses postures, ses comportements, toutes ses expressions et toutes ses façons d’être. 

C’est tout cela qui va fonder l’appropriation de l’aïkido. Ce passage nécessaire va éduquer le corps à travers la répétition des gestes et des mouvements, mais il va aussi éveiller l’esprit aux valeurs martiales, à un art de vivre, à une philosophie.

Et Shu ne se confond pas avec la reproduction de techniques standards, ne se limite pas à la seule imitation de techniques. 

Il y a une grande différence entre imiter en s’imprégnant du modèle offert par son senseï et reproduire des techniques standards, froides et impersonnelles, résultant d’un compromis passé entre des instances extérieures, dépouillées de leurs dimensions humaines, figées dans un grade gratifiant surtout les egos. 

Les finalités ne sont pas les mêmes.

C’est seulement à partir de cette relation pleine à un senseï, renforcée à travers la relation Kohai-Senpaï, que la phase Shu pourra déboucher avec le temps et l’exploration, sur celle de l’appropriation de techniques, et de postures (Shiseï), plus adaptées et intégrées au corps de l’élève (phase Ha). 

C’est dans cette phase de recherche personnelle que pourra se dessiner, toujours avec le temps et la persévérance, la phase Ri où le modèle du senseï va vivre dans le corps de l’élève et s’exprimer à travers lui. 

C’est dans cette dynamique que l’on peut parler d’un art martial traditionnel, comme une transmission initiatique assurée de Maîtres à élèves au fil des générations. 

C’est en comprenant cette démarche que l’on mesure combien le rôle de senseï engage et oblige, tout comme celui des parents qui servent de modèles à leurs enfants. 

L’exemplarité du modèle est essentielle au devenir de ceux qui le suivent.

Comment un jury, hors la présence d’un maître, peut-il se substituer à un modèle incarné qui inspire et motive l’évolution ?

C’est fort de cette réflexion, et inspiré de ce que j’ai pu recevoir des modèles que j’ai pu suivre et en particulier de TAMURA Nobuyoshi Senseï, qu’il m’est apparu nécessaire de redonner au Senseï (et conséquemment au Dojo) toutes ses prérogatives et son indépendance.

Il ne s’agit pas ici de créer un nouveau style, une nouvelle école qui détiendrait La vérité. Il s’agit simplement de se donner les moyens de faire fonctionner un dojo traditionnel, capable d’échanger et de s’unir avec d’autres dojos qui souhaitent partager leurs cheminements, sans relations d’argent ou de subordination.

Ainsi, après plus de 45 ans de pratique et plus de 40 ans d’enseignement, j’ai décidé en 2020, de créer une structure indépendante qui allait devenir l’école d’aïkido Traditionnel “Shu Ha Ri Ryu“ dont je suis le Soké. A ce jour, l’école regroupe 6 dojos pour plus de 80 pratiquants.

Quel sens donnez-vous au nom de l’école “Shu Ha Ri Ryu“ ?

Ce nom, comme j’ai pu l’expliquer plus haut, rejoint la qualité du Senseï, et donc du dojo et de l’école.

Être Senseï d’un dojo engage et oblige ; et notamment à s’inscrire dans le cheminement Shu Ha Ri. 

Cela suppose que le Senseï soit en permanence en recherche d’évolution, de progression dans la voie et qu’il emmène avec lui, avec empathie, générosité, et beaucoup d’indulgence, tous les élèves dont il est responsable. Prendre toujours plaisir à enseigner revient à donner du plaisir à ses élèves.

“ Comment donc partir à la quête du maître véritable ?

Le premier point à retenir est la personnalité du maître. En effet, l’aïkido va agir sur le corps et sur l’esprit. Si le maître est pur, humble, épanoui, rayonnant, son enseignement sera le reflet de sa personnalité. Peu importe que ses techniques soient brillantes ou efficaces, que sa manière d’expliquer soit excellente car tout cela ne vit, en réalité, que par les qualités du cœur.

Le deuxième point est de trouver quelqu’un « d’avancé sur la voie », c’est-à-dire, quelqu’un qui a pratiqué durant de longues années l’aspect technique comme l’aspect spirituel et en a retiré une grande expérience.

En troisième point, ce maître possèdera une grande force d’enseignement ; il sera bienveillant, juste, attentionné, pour le plus grand profit des élèves.

En quatrième point, et je pense que ceci est particulièrement important, il est essentiel que l’homme se livre à une recherche sans cesse renouvelée. Cela signifie que, chaque jour, il doit trouver en lui les forces de recommencer à zéro. Le « grand maître » qui croit être un « grand maître » qui n’a plus besoin de travailler ; ce « grand maître“ -là, mieux vaut l’éviter…

Je crois, en effet, qu’un jeune professeur qui n’est pas encore techniquement ou pédagogiquement parfait et dont l’expérience n’est pas encore complète, mais qui travaille et s’efforce de découvrir, d’aller toujours plus loin ; je crois que ce jeune professeur est digne d’intérêt et qu’il est possible d’aller avec ce professeur tout au long de la voie. “

Tamura Nobuyoshi Shihan

Pour que la phase Shu s’accomplisse au mieux, il importe que le senseï, en tant que modèle, favorise une imitation pleine et entière, qui ne se limite pas à l’exécution de gestes techniques. 

C’est là toute la responsabilité du senseï. C’est toute sa personnalité et ses comportements qui vont devoir éclairer le cheminement de ses élèves. 

C’est par sa volonté de ne pas en faire de simples imitateurs au service de son égo qu’il donnera à ses élèves cette liberté et cette envie de découvrir leur propre aïkido.

C’est la compréhension et la mise en œuvre de ce cheminement que le nom de notre école résume et symbolise.

Avez-vous des modes de fonctionnements particuliers ou qui pourraient surprendre des pratiquants d’autres écoles ?

J’espère quand même qu’il n’y a pas tant de différences dans les modes de fonctionnements qui ont cours au sein des dojos.

Deux points cependant, très symboliques, méritent d’être relevés : ils concernent l’affichage vestimentaire des grades et des niveaux et les cours spécifiques selon des catégories d’âge, d’ancienneté, de “niveau“, voire de sexes.

Ceintures de couleurs, ceinture noire, hakama … autant de distinctions qui n’ont pas cours dans notre école. 

Dans le dojo, tous les pratiquants sont censés ne pas porter de marques distinctives. Il est attendu que l’habit traditionnel soit porté par tous, sans distinction particulière. Autrement dit, pas de ceintures de couleur notamment.

Avec les distinctions vestimentaires, à fortiori quand celles-ci prétendent marquer un niveau dans la pratique, les pratiquants n’affichent rien d’autre que leur égo et figent leur progression en croyant l’affirmer. 

Dans un art martial, chacun doit être en mesure d’apprécier sa place au sein du dojo. Cela fait partie de l’éducation martiale. 

Chaque aïkidoka doit savoir avec qui il travaille et savoir s’il est en situation de kohaï ou de senpaï. 

A l’origine des arts martiaux, c’était une question de vie ou de mort. Un défaut d’appréciation sur le niveau d’un adversaire, et on perdait la vie. Et les marques extérieures ne pouvaient pas venir en aide aux combattants. 

Nous n’en sommes plus là aujourd’hui mais nous pouvons en garder une leçon : la pratique martiale doit nous permettre d’apprécier, dans les comportements, la posture (le shiseï), le regard et tout ce qui émane d’une personne, à qui nous avons affaire. 

Allons-nous être en position de Kohai ou de Senpaï ? Qu’on soit l’un ou l’autre, cela fait partie de l’apprentissage et ne saurait, en aucun cas être une question d’’affichage. 

“Il est grotesque d’avoir à dire « respectez-moi car je suis votre sempai … Le respect envers le sempai ne doit pas être provoqué, le kohai doit tout naturellement avoir envie de respecter le sempai. Le sempaï, lui, prend soin du kohai car le kohai occupe la place qui est la sienne et mérite par-là que l’on s’occupe de lui. “ Tamura Nobuyoshi Shihan

Et cette précieuse qualité d’appréciation constitue un véritable cadeau qui déborde largement du dojo pour venir nous aider dans nos vies quotidiennes. 

Combien de conflits naissent des comportements de personnes qui ne savent pas quelle place elles doivent occuper et s’accrochent à des titres ou à des signes extérieurs de “compétence“ ?

« Pour chaque être, connaître sa juste place, c’est se connaître soi-même. » Tamura Nobuyoshi Shihan

Kohaï et senpaï ne sont pas des rôles figés ; ils peuvent se renverser à plusieurs reprises, au fil du temps et des expériences. Ils ne sont pas acquis une fois pour toute. 

En ce sens, il n’est pas exclu que des grades acquis dans un sens puissent, en rapport avec des comportement impropres et persistants, être reconsidérés à la baisse par le Senseï. Ceci reste cependant une situation très exceptionnelle dans un dojo qui fonctionne bien.  

Enfin, se pose la question du Hakama. De vêtement traditionnel dans la pratique de l’aïkido, ce vêtement est devenu, dans de très nombreux dojos, une marque distinctive de niveau : 

On peut le porter à partir de 2ème Kyu, de 1er Kyu, de Shodan … on voit des cours réservés aux “Hakama“ … on justifie cela pour “protéger“ les débutants qui pourraient subir les assauts “destructeurs“ des anciens … porter le hakama devient une “certificat“ de Senpaï, une marque d’ancienneté.

Dans notre école, le fait de ne pas porter de Hakama est une tolérance accordée aux débutants dans l’attente que leur engagement s’affirme par l’acquisition de cet habit. Et nous nous réjouissons quand des élèves qui commencent l’aïkido, décident d’investir dans un hakama, sans avoir besoin d’y être autorisé par le Senseï.

Maintenant, et pour l’anecdote, quand on me demande de quelle couleur pouvait-être ce hakama, je réponds qu’il doit être le plus commun possible (bleu foncé ou noir). 

Et quand on me demande s’il pouvait être blanc comme le keikogi, je fais remarquer que cette couleur n’est pas très pratique et surtout je ne l’accepte pas dés lors qu’elle représente, à nouveau, une marque de distinction, une évidente expression d’un égo qui n’a pas sa place dans nos dojos.

Par ailleurs, concernant les cours spécifiquement adressés à des catégories de pratiquants, je suis de plus en plus convaincu que savoir travailler avec tout le monde est le chemin qui amène à progresser dans la dimension humaine de l’aïkido.

Nous avons bien un cours réservé aux enfants de 7 à 9 ans, surtout pour des raisons d’horaires (mercredi après-midi). Mais nous incitons les parents qui le peuvent, à venir participer à ces cours. 

Et dans nos autres cours, nous accueillons les enfants et nous réjouissons de voir les adultes s’adapter et y trouver beaucoup d’intérêt, tout comme les enfants qui apprécient l’intérêt que leur porte les “grands“ et gagnent en assurance personnelle. 

En fait filles, garçons, hommes, femmes, séniors (jusqu’à 90 ans), anciens, débutants … travaillent tous ensembles et découvrent les vertus d’un aïkido réellement ouvert aux différences. 

Ce qui n’empêche pas, dans le temps d’un cours, de travailler de manière plus soutenue avec des pratiquants expérimentés, mais pas exclusivement. 

Et combien “d’anciens“ évitent de travailler avec des “débutants“, parce qu’ils craignent d’être mis en “échec“, alors qu’une relation “complice“ entre “anciens“ est bien plus “confortable“. 

Cela peut, peut-être, représenter une frustration pour ceux qui veulent se défouler sans limites, se confronter entre pratiquants confirmés pour affirmer leurs niveaux et surtout leurs égos, ou ceux qui prétendent éviter les blessures qui pourraient survenir pour les plus faibles, … 

Mais de quel aïkido parle-t-on alors ? La tentation des pratiques compétitives est toujours là, dissimulée dans les égos des partisans des confrontations de catégories ou des pratiques “démonstratives et spectaculaires“.

Cela étant posé, il ne s’agit pas non plus de proposer un enseignement dégradé, adapté aux moins avancés. 

Le senseï doit toujours enseigner à son meilleur niveau pour faire progresser les plus avancés qui ont la responsabilité de faire progresser les plus débutants (relation Kohai/senpaï). 

Dans ce contexte, le niveau d’un pratiquant doit se vérifier dans sa capacité à motiver et à faire progresser ses camarades du dojo.

Que signifient les termes de Soké et de senseï ?

Le terme de Soké contient les sens de Fondateur, chef et responsable de ce qu’il a fondé (comme un chef d’entreprise) ; Plus qu’une prétention ou un titre “auto proclamé“, c’est avant tout une responsabilité qui l’engage et l’oblige. 

Il appartient au Soké de définir la place de chacun au sein de son école et d’autoriser des élèves-professeurs (Deshi) à enseigner et à se recommander de l’école “Shu Ha Ri Ryu“.

Il assiste ainsi ses élèves responsables dans toutes les tâches nécessaires au bon fonctionnement des dojos, en vérifiant que celles-ci respectent bien les règles et les valeurs du Reishiki, dont il est le référant en dernière instance. 

A aucun moment, les décisions prises au sein de l’école, toujours respectueuse des lois en vigueur dans le pays, ne peuvent être subordonnées à une instance extérieure.   

Le terme Senseï signifie : “ celui qui était là avant, et qui de ce fait, peut assurer un enseignement. “ Maître et Senseï ont quasiment le même sens, à condition de comprendre la désignation de maître comme “maître d’apprentissage“ ou “maître d’école“, sans y associer un fantasme de maîtrise absolue. 

Il n’y a qu’un Senseï dans un dojo ; ce dernier peut confier un cours à un professeur en formation (deshi) mais ce dernier, dans notre école, ne pourra accéder au statut de Senseï que lorsqu’il aura créé et fait vivre durablement son propre dojo dans une structure juridique propre (association, EURL …). 

Il appartient aussi au sensei du dojo de faire découvrir à ses élèves, d’autres professeurs qu’il reconnait pour leurs qualités et le niveau qui en découle.

Soké et Senseï représente deux niveaux d’engagement :

Le Soké est responsable de la structure qu’il a fondée et des principes qu’il a établis. Il est, de fait, Senseï des dojos qui fonctionnent dans sa structure.

Le senseï est responsable des enseignements qu’il assure. Sa légitimité est liée à son antériorité dans la discipline, mais aussi et surtout dans les qualités humaines que l’aïkido a pu développer en lui. 

Elle se mesure, conséquemment, dans la confiance que lui témoignent les élèves qui le suivent et qui se traduit dans leur nombre, leur fidélité au fil des saisons et les capacités financières du dojo qui en résulte. 

Dans la pratique, Senseï et Soké ne se recouvrent pas nécessairement. On peut être Senseï dans une structure dépendante de règles prises dans des instances extérieures au dojo : État, fédérations …  auxquelles on peut confier sa communication, sa gestion, ses assurances, l’attribution des grades, son règlement intérieur, la formation de ses élèves, son calendrier de stages, ses instances disciplinaires … 

Dans ce cas, le dojo reste dépendant et consacre une partie de ses finances à la structure extérieure à qui il a confié l’essentiel de ses prérogatives, mais il demeure un dojo qui peut évoluer vers une plus grande autonomie.

Quelles sont les attributions du Soké de l’École Shu Ha Ri Ryu ? 

Le Soké de l’École Shu Ha Ri Ryu s’inscrit dans la lignée des Maîtres qui inspirent ses enseignements, et notamment O Senseï UESHIBA Morihei et TAMURA Nobuyoshi Shihan.

Il dispose, dans l’association d’une position permanente de Vice-président fondateur, membre de droit du bureau.

Il assure la direction des enseignements de l’ensemble des dojos regroupés dans l’association (nomination des professeurs, attribution des grades, communication …) cf. article 10 des statuts (Fonctionnement et Direction du dojo).

“ Un règlement intérieur définit les usages, attitudes et comportements conformes à la pratique de l’aïkido et à l’éthique requise pour cette discipline.

Le Dojo est placé sous la direction du Maître du Dojo qui est le seul en mesure d’imposer le respect

des dispositions du règlement intérieur et d’en assurer l’effectivité.

Il assure l’organisation et le fonctionnement du Dojo, selon les nécessités de l’enseignement.4 / 9

Le maître du Dojo (soké) désigne et révoque seul ses assistants chargés, dans le cadre de leur formation, de le seconder dans l’enseignement de l’aïkido ou dans l’administration des affaires courantes et des Manifestations du dojo. Il détermine la place de chacun dans la pratique et dans la vie du Dojo.

Il donne son accord préalable à la politique de communication de l’association, afin de s’assurer qu’elle est conforme à l’éthique requise. Le maître du dojo est, de droit, Vice-Président de l’association, donc membre du bureau. “

Il valide les partenariats avec des dojos qui se reconnaissent, totalement ou en partie, dans la démarche de l’école Shu Ha Ri Ryu, souhaitent pouvoir être assistés dans la mise sur pied progressive de leur autonomie et participer à des échanges avec l’École (stages, cours, animations conjointes …).

Le soké peut délivrer un menkyo (capacité à enseigner en son nom) à l’enseignant d’un dojo extérieur qui en fait la demande, sous la réserve qu’il le connaisse et entretient avec lui des relations suivies (participation régulière à ses enseignements, échanges sur diverses questions relatives à la pratique, validation des communications impliquant l’École).

Il devra, en tant qu’élève, respecter les modes de fonctionnements, les pratiques qui caractérisent l’École à laquelle il souhaite appartenir et le Senseï dont il se réclame. 

Dans ce cas, le dojo pourra s’afficher comme “ Dojo extérieur de l’école d’aïkido traditionnel – Shu Ha Ri Ryu “ et l’enseignant comme “soto deshi de Jacques FAIVRE Soké“

En tout état de cause, un dojo extérieur doit être capable de fonctionner en entière autonomie (financière, juridique, organisationnelle,) et ne doit régler, notamment, aucune licence à L’école Shu Ha Ri Ryu. 

Quelle structure, dans l’idéal, peut permettre à un senseï d’enseigner pleinement son art ? 

Le premier principe de tout art martial est de pouvoir éviter, au maximum, les dépendances extérieures et d’être en mesure de prendre et d’assumer toutes ses décisions, son style et ses modes de fonctionnement.

Il suppose l’existence d’une structure, en l’occurrence un dojo, totalement indépendante et en capacité d’assumer tous ses besoins, notamment financiers, sans que des aides (État, collectivités locales, fédérations …) soient indispensables à son existence.

Cela impose une fréquentation suffisante et durable pour disposer, notamment, des recettes en rapport. Cette caractéristique essentielle est, à elle seule, une justification de l’intérêt général du dojo pour les populations et de sa légitimité.

Shu Ha Ri Ryu s’est ainsi donné les moyens d’exister de manière complétement indépendante : financièrement, juridiquement et dans sa gestion courante : fonctionnement de l’association, comptabilité, communication, assurances, animations, stages, attribution des fonctions et niveaux, relations et conventions avec les collectivités locales, relations avec les autres structures martiales, choix des partenaires …

Ses statuts, agréés en préfecture, respectent les règles du Reishiki (règles traditionnelles de fonctionnement et de comportement au sein du dojo) et des lois en vigueur dans le pays.

Il doit être en mesure de maîtriser toutes ses dépenses en justifiant leur bien-fondé au service du dojo et de ses adhérents.

En résumé, un dojo peut exister pleinement quand il est capable de fonctionner par lui-même sans avoir à en référer à une instance extérieure.

Il doit disposer d’un Senseï expérimenté et disponible pour assurer ou faire assurer les cours par ses élèves professeurs.

Il doit permettre au senseï d’assurer pleinement la pratique qui résulte de son cheminement et des maîtres qui l’ont inspiré.

Le senseï doit pouvoir désigner, seul, la place que chaque élève occupera au dojo et les responsabilités qui en découlent.

Le dojo doit être en capacité de prendre, à travers ses instances (Soké, senseï, bureau) toutes les décisions concernant son fonctionnement. 

Il doit rassembler régulièrement et durablement un nombre d’élèves suffisant.

Le senseï doit constamment avoir en tête d’assurer sa transmission en formant les élèves -professeurs qui pourront assurer la pérennité du dojo quand il ne sera plus là.

Il doit disposer de recettes suffisantes pour équilibrer ses comptes et assurer son évolution ; et cela, idéalement, sans devoir compter sur des subventions locales et/ou nationales.

Il doit pouvoir financer tous les équipements dont il a besoin et organiser toutes les manifestations qu’il juge utiles (Stages, démonstrations, convivialité, accueil d’experts …)

Il doit rester ouvert à tous ceux qui souhaitent partager leur approche et leur pratique de l’aïkido.

Quelle est la position de l’école en matière de grades ? Celle-ci délivre-t-elle des grades et si oui, sont-ils reconnus par l’état ou par l’aïkikaï japonais ?

Comme je l’ai évoqué plus haut, Les grades sont attribués au sein du dojo par le senseï pour désigner la place de chacun. Ils définissent les rôles et les responsabilités assumés par chacun dans les différentes tâches du dojo : enseignement, communication, secrétariat, gestion financière, organisation d’événements …

L’appréciation des niveaux de pratique dans la discipline (grades, …) tient compte de la capacité à reproduire, à comprendre et à enseigner des techniques, aux qualités humaines des pratiquants, à leur respect du Reishiki, à leur connaissance des cultures martiales orientales, en particulier de la culture japonaise, et de leur engagement dans les tâches du dojo.

Les grades délivrés sont une affaire interne au dojo et ne veulent, en aucun cas, être comparés aux grades délivrés par les fédérations, l’état ou l’aïkikaï.

Conséquemment, les grades délivrés par les structures extérieures aux dojos ne sont pas reconnus au sein de l’école.

Conformément aux règles martiales, le niveau d’un pratiquant doit transparaître à travers ses comportements, son attitude (shisei), sa qualité d’exécution et de transmission des techniques, sa capacité à s’adapter à tous les pratiquants et à entretenir des relations harmonieuses et enrichissantes avec eux.

Le plaisir qu’il prend à enseigner doit rejaillir sur ses élèves et contribuer à soutenir leur motivation à progresser.

Un dojo adhérent d’une autre structure (fédérations, Écoles, groupes …) peut-il être partenaire de L’école d’aïkido traditionnel – Shu Ha Ri Ryu ?

Oui, un partenariat peut s’établir sur la base de la liberté des personnes physiques ou morales de découvrir et de s’inspirer de pratiques libres et/ou différentes, sans rapport avec des questions d’appartenance, de hiérarchie, de pouvoirs ou de grades. 

Il est essentiel de considérer les pratiques différentes comme autant de questions qui enrichiront les pratiques respectives et ce, sans nécessairement déboucher sur une assimilation de l’un ou l’autre style, ou une confusion des pratiques.

Vous semblez très critique à l’encontre des fédérations ; quelles relations voulez-vous entretenir avec celles-ci ?

J’ai effectivement critiqué un mode de fonctionnement (centralisation, homogénéisation, standardisation) qui nuit au développement de notre art martial et induit des comportements impropres aux valeurs universelles (Aï) prônées par O Senseï.

Il appartient à ces structures de choisir d’autres axes de fonctionnement, respectueux de l’autonomie des dojos et proposant de véritables services au développement de ceux-ci.

Je conçois les fédérations comme des groupements de dojos.

J’ose croire que beaucoup de dojos souhaitent retrouver toutes leurs prérogatives sans pour autant rejeter les services qui pourraient résulter d’un groupement, conçu comme autre chose qu’un centre dirigeant distributeur “d’agréments“ et de pouvoirs. 

Cela nous conduit à l’idée d’une confédération au sein de laquelle les dojos restent indépendants et souverains, mais peuvent bénéficier des services de la confédération sur des causes communes : communication/promotion, négociation de prix sur des volumes (matériels, équipements, assurances, emprunts bancaires …), prestations juridiques, formations, relations et échanges internationaux … 

Quelles relations l’école Shu Ha Ri Ryu entretient-elle avec des dojos qui souhaiteraient fonctionner comme elle ou qui souhaiteraient établir des liens de partenariat avec elle ? Que peut apporter concrètement l’école à ces dojos ?

L’école Shu Ha Ri Ryu ne veut en aucune manière interférer dans la direction et la gestion de dojos juridiquement structurés (association, entreprise individuelle, SARL, EURL …) ou percevoir de cotisations ou quelle qu’autre redevance au prétexte d’une adhésion.

En tout état de cause, chaque dojo partenaire conserve toute sa spécificité, ses styles de pratique et ses choix de fonctionnement. 

L’école Shu Ha Ri Ryu n’entends pas s’ériger en modèle tout en affirmant sa spécificité et son unicité ; elle respecte, en retour, les spécificités et l’unicité des dojos partenaires. 

C’est à l’occasion des rencontres et des partages que les différences d’approches pourront s’enrichir mutuellement

Les dojos, qui se reconnaitraient dans l’esprit de notre démarche, pourront alors s’afficher comme “ dojo partenaire de L’école d’aïkido traditionnel – Shu Ha Ri Ryu “ et seront affichés comme tels sur les supports de communication de L’école d’aïkido traditionnel – Shu Ha Ri Ryu “. En contrepartie, ils afficheront leur partenariat sur leurs supports de communication.

Par ailleurs, appuyée sur une expérience de près de 50 ans, L’école Shu Ha Ri Ryu peut aider les dojos partenaires à acquérir leur autonomie et ce de manière totalement gratuite. 

Mise à disposition d’un kit de gestion du dojo : Modèle de Statuts juridiquement validés et conformes au reishiki, gestion des inscriptions, paiement en ligne des cotisations du dojo, aide au choix de partenaires bancaires et assurances, fournisseurs d’équipements, aide à l’organisation et gestion de stages, aide à la création d’un site internet et à une présence sur les réseaux sociaux, assistance juridique en lien avec un cabinet d’avocat, bénéfices d’achats groupés d’équipements … 

Les élèves des dojos partenaires peuvent venir, librement et gratuitement, participer aux cours de l’école Shu Ha Ri Ryu et réciproquement.

En résumé, Shu Ha Ri Ryu souhaite impulser un rapprochement des dojos existants, respectueux de leurs choix et de leur senseï, et, ce faisant, générer une dynamique débridée davantage centrée sur les valeurs humaines de l’aïkido. 

A-t-on le droit de créer des dojos sans tenir compte des exigences de l’état (brevets d’enseignement, appartenance à une fédération agréée …)  Et les fédérations disposent-elles d’un monopole dans l’enseignement de l’Aïkido ?

Tout d’abord, il faut admettre que l’aïkido est un art et en aucun cas, un sport. 

A fortiori, il ne peut en aucune manière générer de compétitions.

Il a davantage sa place comme une activité culturelle et conséquemment, ne peut en aucune manière répondre à des critères sportifs et notamment, à l’établissement de catégories (âge, sexes, …) et/ou de normes de comparaison nationales, essentiellement nécessaires à l’organisation des compétitions.

Existe-t-il des catégories dans les domaines artistiques et culturels ? En matière de peinture, de danse, de musique, d’art culinaire … va-t-on délivrer des grades et revendiquer des qualités nationales et d’état ? 

Dans ces domaines, les qualités artistiques peuvent être soulignées par des jurys qui attribuent des prix mais quels artistes pourraient se voir refuser l’exercice de leur art quand il ne se soumettent pas à ces jurys ? 

Et combien, dont la carrière et le talent sont incontestables, ont toujours refusés de se soumettre à ces jurys ?

Que beaucoup, dans notre domaine, aient besoin de justifier leur qualité en se référant à des jurys d’examen est une chose.

Qu’un boulanger bénéficie d’une reconnaissance délivrée par un jury est une chose, mais si celui-ci se contente de ce satisfecit et n’améliore plus la qualité de ses produits, ses clients ne manqueront pas de se détourner de son échoppe.

Il est trivial aujourd’hui de souligner combien des grades affichés ne coïncident plus nécessairement avec une qualité d’enseignement ou, plus préoccupant, avec une qualité humaine. Combien de soient disant experts ont besoin de faire état de leur grade quand leur pratique et leurs comportements ne sont pas en adéquation avec leur niveau affiché. 

Recevoir une distinction des mains d’un maître qu’on a choisi de suivre est totalement appréciable et digne de la valeur qu’on reconnait à ce maître. Cette distinction n’est alors qu’un encouragement à progresser dans la voie de ce maître et non pas un galon conférant des pouvoirs. 

Recevoir une distinction d’un jury composé de personnes qui ne connaissent pas les pratiquants et dont l’appréciation repose sur une pratique standardisée et sans âme, n’a de valeur que celle des pouvoirs dont on pense hériter à ce titre. De quelle légitimité parle-t-on alors ?

Juridiquement parlant, le monopole d’état du sport en vigueur en France (qui reste une spécificité française) concerne les activités sportives compétitives et ne peut s’appliquer à notre discipline, sauf à vouloir intégrer les grades dans une échelle comparative établie selon des critères d’état, comme on établit des catégories sportives pour des championnats.

La création de grades d’état ou de brevets d’état n’a pas d’autre valeur que celle qu’on peut attribuer à cette reconnaissance et ne peut pas s’imposer comme seul critère de valeur des enseignements. 

Ceci reviendrait à contester le statut de libre entreprise responsable de ses choix et de la qualité de ses prestations.

Jusqu’à présent, la création d’entreprises ou d’associations est libre et engage la responsabilité de leurs dirigeants, sous réserve d’un respect des lois en vigueur dans le pays. 

Le critère juridique de compétence ne concerne pas des structures qui ne sont pas soumises à des ordres professionnels comme par exemple l’ordre des médecins, dont le champs d’exercice est juridiquement défini. 

Le champ d’exercice et d’enseignement de l’aïkido est-il si bien défini en France aujourd’hui quand depuis plus de 60 ans aucun accord n’a pu être trouvé entre les différentes écoles ou fédérations ? On n’a pas encore constaté, en France, de poursuites pour exercice illégal de l’enseignement de l’aïkido.

Que les fédérations proposent des services (assurances, formations …) et des distinctions qui satisfont leurs clients, voire leur permettent d’obtenir des aides financières d’état est une chose. Mais que celles-ci essayent de s’arroger un monopole est pour le moins sujet à question sur la légalité de cette prétention.

J’ai monté mon premier dojo il y a 40 ans, permis à de très nombreux élèves de découvrir et d’approfondir notre art, formé des professeurs qui enseignent aujourd’hui. 

A aucun moment je n’ai fait l’objet de manquement à mes obligations de services et de recours juridiques faisant suite à des pratiques illégales ou ayant causé un préjudice. 

Notre école perçoit depuis des années, des subventions des communes qui nous accueillent, reconnaissant ainsi l’intérêt de notre activité pour les populations.  

Et j’ai toujours refusé de souscrire aux “habilitations“ d’état, sans intérêt pour l’exercice de notre discipline. 

Je n’ai jamais constaté non plus que ces “références d’état“ représentaient un plus pour la promotion de mes dojos. 

Seuls m’importent le nombre et la participation régulière de mes élèves et les affluences qui se manifestent aux stages que j’anime personnellement ou avec d’autres professeurs.

Comment voyez-vous la formation des professeurs ? Une école des professeurs des dojos serait-elle utile selon vous ? Et pensez-vous qu’elle pourrait rassembler les enseignants des dojos partenaires ?

Les Senseï des dojos ont suivi leur formation auprès des maîtres de leur choix et cette formation se poursuit auprès de leurs élèves et dans les rencontres qui se réalisent à l’occasion des stages auxquels ils participent. 

Il n’en demeure pas moins que des échanges d’expériences avec les professeurs d’autres dojos seraient bénéfiques.  

Je crois qu’il serait utile et profitable aux dojos que les professeurs et élèves professeurs puissent se réunir régulièrement pour échanger et bénéficier de l’expérience des plus anciens sur toutes les questions relatives aux dojos (techniques, “pédagogiques“, juridiques, organisationnelles, philosophiques …). 

La forme, les contenus et les calendriers mériteront d’être définis par les participants, et les lieux pourront être tournants, permettant de découvrir les dojos des partenaires. Ces rencontres devront se partager entre des temps de pratique et des temps de discussion, sans oublier la nécessaire convivialité qui devra soutenir ces échanges.

Réponses  à un journaliste de l’Est républicain (2024)

Qui êtes vous, Jacques FAIVRE ?

Je suis le maître (Soke) de l’école d’Aïkido traditionnel “Shu Ha Ri Ryu“ qui rassemble les dojos de Laneuveville,Essey les Nancy, Tomblaine, Richardmenil et Jeandelaincourt ; je suis né le 19 février 1953 (72 ans) à Eloyes dans les Vosges. Je pratique l’Aïkido depuis 1978 et l’enseigne depuis 1984  à titre totalement bénévole.J’enseigne l’Aïkido traditionnel aux dojos d’Essey les Nancy et de Richardmenil et mes élèves – Michel Di Martino, Jean-Claude THIRIET, Toni CHEVRIER, Aimé FOUSSE, Hakan BILECAN enseignent ou m’assistent  dans les autres dojos.

Quelle est votre situation professionnelle en dehors des cours dont vous assurez la charge ?

Je suis actuellement en retraite depuis Janvier 2018. Je suis Psychosociologue de formation et initié à la psychanalyse à l’école freudienne de Paris avec Jacques LACAN (1970/1975). Entre 1980 et 2018, j’ai créé et dirigé plusieurs entreprises – gestion de ressources humaine (A3C 1985/1990), mobiliers urbains de communication multimedia (FACICOM Sa 1987/1996) , systèmes de gestion et de protection de places de parking et bornes de recharges électriques (Technolia SA 2003/2007), Conseil en stratégie d’entreprise (JFConseil 1998/2010 ), Bureau d’etude en matière de rénovation énergétique (SAVECOM SCIC SA 2008/2017) ; j’ai aussi occupé des fonctions de cadre dirigeant à France télécom multimédia (1992/1996) et auprès de monsieur Jean-Claude DECAUX (Directeur de produits Mobiliers urbains communiquants 1998/2003). Toutes mes entreprises et fonctions m’ont amené à inventer et à produire des systèmes innovants. La pratique de l’aikido a, sans aucun doute, largement contribué à la réussite de mes entreprises et notamment dans la conception et la direction stratégique de celles-ci.

Depuis quand et où enseignez-vous l’aïkido ?

J’ai commencé l’aikido en 1978 à Nancy. A cette époque, je me relevais d’une grave maladie qui m’avait quasiment paralysé pendant 2 ans en atteignant toutes mes articulations. La médecine chinoise m’avait permis de retrouver une forme suffisante pour reprendre une activité physique quand la médecine officielle était impuissante. J’ai alors étudié la médecine chinoise et la philosophie qui la fonde. L’intérêt que j’ai alors porté aux arts orientaux m’a conduit vers l’Aikido ; ceci représentait une gageure puisque la souplesse semblait alors une qualité requise pour sa pratique

C’est en 1984 que j’ai commencé à enseigner en autonomie. J’ai ainsi assuré des cours à Tomblaine (mon premier dojo) puis en région Parisienne (Le Pecq, Bezon, Colombes) et enfin à Laneuveville depuis 2004.

J’ai eu l’occasion de pratiquer, dès le début, avec plusieurs maîtres, formés par le fondateur de l’aikido Morihei UESHIBA ( TAMURA, KANAI, KOBAYASHI, YAMADA,SUGANO,SUGANUMA, SUGA, Moriteru UESHIBA …) mais c’est sans conteste l’enseignement de Maître TAMURA  dont j’ai eu la chance de suivre les cours pendant plus de 12 ans qui inspirent mon aikido d’aujourd’hui .  Mon long passage au sein de l’EPA d’Alain PEYRACHE, considéré au debut comme un des meilleurs élèves de Tamura,  m’a permi de construire mon autonomie organisationnelle et de me donner les moyens de cette autonomie selon le principe fondateur “un maître, un dojo“. Lorsque j’ai pu constater que la voie tracée par Tamura n’était plus celle de Peyrache et que l’autonomie de mon dojo se heurtait à la centralisation larvée de l’EPA, j’ai quitté cette structure et abandonné tous mes titres et responsabilités .

Aujourd’hui, j’assume ma mission de senseï de mes dojos en toute indépendance, à l’écart des organisations centralisatrices de type fédérales ou qui induisent une hiérarchie qui rentre inévitablement en conflit avec le principe fondateur  » un maitre, un dojo » . C’est dans ce type de milieu que se développent des « Ego » générateurs de conflits permanents et de fermeture aux évolutions souhaitables dans la pratique de la voie ; et ce d’autant plus que certains profitent alors d’une économie cachée qui justifie des comportements impropres aux valeurs de l’aïkido.

Quelle est votre méthode d’enseignement ?

Mon enseignement s’inscrit dans la lignée partant du fondateur de l’aikido – Morihei UESHIBA – transmis par ses élèves et en particulier Nobuyoshi TAMURA Senseï . C’est ce qui définit un enseignement traditionnel qui  se fait  de Maître à élèves comme tout art traditionnel ( par analogie : maître verriers, Maître de compagnonnage…). L’aikido se pratique dans un dojo ; les cours sont assurés par le maître aidé de ses soto deshi (élèves en cours apprentissage)  – il n’y a pas de cours débutant/anciens …etc , tout le monde pratique quelques soient, ses capacités, son niveau ou son ancienneté . Ce que je montre  permet aux plus anciens (sampaï) de progresser et il leur appartient de répercuter cet enseignement aux plus novices (kohai) ; c’est d’ailleurs en enseignant à ce niveau que l’on peut progresser soi-même – Maître TAMURA disait : «  ce qu’on reçoit, il faut le redonner si on veut progresser en aikido ».Je tire aujourd’hui ma légitimité des enseignements que j’ai reçu et que j’ai cultivé par mon travail et mes recherches ; la progression de mes élèves est  le meilleur indicateur de la qualité de mon enseignement . Il appartiendra, à ceux-ci,de poursuivre cette transmission.

Selon vous, qu’apporte principalement cette discipline à celles et ceux qui ont choisi de la pratiquer ?

Les apports de l’aikido sont proportionnés à l’engagement que l’on consent et à ce que l’on recherche. Des les premiers cours on constate  que sans s’en rendre compte, on mobilise beaucoup de muscles dont on ignorait l’existence ; le premier apport est un entretien physique.Ensuite, on réalise une veritable rencontre avec autrui en nouant des relations de confiance et de dépassement de l’adversité ; le deuxième apport prend donc une dimension sociale. Ce faisant, on gagne en confiance et on craint moins l’autre ce qui, incidemment, peut permettre de moins appréhender et mieux gérer des situations d’agression. En approfondissant sa pratique avec la maîtrise des techniques, on découvre une dimension plus énergétique à travers les positions du corps, les déplacements et le contrôle des respirations ; on découvre ainsi des capacités insoupçonnées en terme de puissance liée à une mobilisation maîtrisée de l’énergie vitale (kokyu ryoku). C’est cette dimension qui permet de pratiquer l’aikido pendant toute une vie. Enfin, quand on pratique suffisamment longtemps avec application, on voit l’aikido déborder de son cadre formel pour inspirer de nombreuses situations de vie et apporter des réponses en terme d’art de vivre ; j’ai personnellement constaté combien l’aikido avait pu me permettre de mieux gérer mes entreprises, de mieux réagir à des situations conflictuelles,  voire de faire face à des situations extrêmes, notamment en montagne, quand je pratiquais l’alpinisme. L’aikido vous apporte cette nécessaire décontraction positive, limite toutes ces crispations génératrice de blocage et de conflit.

A ESSEY les NANCY et RICHARDMENIL , c’est vous qui vous assurez les cours, à qui s’adressent-ils ?

J’assure principalement les cours des Vendredi ( Cercle privé d’Essey les Nancy) et des Lundi (Richardmenil) auxquels participent tous mes soto deshi (élèves enseignants en formation) mais qui sont ouverts à tous les élèves, sans exception  ;  j’interviens aussi régulièrement dans mes autres dojos et il m’arrive aussi d’assurer des stages dans d’autres régions. Comme j’ai pu le dire plus haut, mes cours s’adressent à tous ceux qui le souhaitent , sans aucune distinction.

Quels sont en dehors de l’aïkido vos principaux centres d’intérêt ?

J’affectionne particulièrement les choses en rapport avec la nature : les animaux, les plantes, et tout ce qui nous met en relation avec notre environnement si riche et tellement indispensable à notre équilibre : randonnées en montagne, jardin, cuisine et gastronomie … et, bien entendu, dans ce contexte, les temps précieux de rencontre et d’échange avec ma famille et mes amis.

ENTRETIEN AVEC MADAME TAMURARumiko Tamura

L’Aïkido au quotidien

Rencontre avec Rumiko Tamura – janvier 2020

C’est dans sa maison à St Maximin la Ste Baume, devant une tasse de thé et près d’un feu de cheminée, que cette rencontre s’est déroulée.
Je remercie Rumiko Tamura d’avoir accepté cet entretien, d’avoir accepté de parler de son enfance au Japon, de sa vie en France.

Une grande dame discrète, attentive, attentionnée et toujours passionnée. Ces propos ont été recueillis par Maryse Morin.

Pour commencer, pouvez-vous nous parler un peu de votre enfance, de votre jeunesse au Japon ?

Ma jeunesse s’est déroulée après la guerre : ma maison natale était entièrement brûlée et il restait juste le terrain. Mon père a rapidement reconstruit une petite maison. Et je peux dire que mon enfance était vraiment très heureuse…notamment parce qu’il y avait un grand terrain. Auparavant ce terrain était un joli jardin, mais après la guerre tout était brûlé, si bien que ce terrain est devenu un grand lieu d’aventure : on était tout le temps dehors et on s’amusait beaucoup sur ce terrain…tout brulé ! J’avais tout le temps des petites blessures et on ne se soignait pas vraiment, si ce n’est un peu avec de mercurochrome, …. mais c’était vraiment une période magnifique !

Juste à côté de notre maison, sur le même terrain, mon père a construit une autre demeure pour la maman de ma mère et pour son frère. Nous avions à peu près le même âge que leurs enfants (mes cousins et cousines…), si bien que l’on s’est beaucoup amusé dans cette grande famille durant toute mon enfance : on était tout le temps ensemble, filles et garçons, à jouer sur ce grand terrain en ruine.

J’ai vécu toute mon enfance à Tokyo : on n’avait rien, mais on était très heureux !

Quelle scolarité, quelles études avez-vous suivi ? Et comment êtes-vous venue à la pratique l’Aïkido ?

Avec ma sœur, du primaire jusqu’au secondaire, pendant neuf ans, nous étions à l’école privée des filles et cela s’est très bien passé. Par la suite je suis rentrée au lycée, à l’école de musique.
J’ai commencé le violon à l’âge de 9 ans, mais je pense que c’était déjà un peu tard pour commencer. C’est à force de travailler que j’ai commencé à aimer le violon ; mais, malgré ces progrès, il me semble que je n’étais pas exactement faite pour cela. Après le lycée, j’ai continué à l’université, là aussi pour étudier la musique. J’ai donc suivi 3 ans de lycée et ensuite 4 ans de conservatoire à l’université de musicologie, qui était juste à côté de l’école des beaux-arts.

J’ai commencé l’Aïkido à l’âge de 18 ans.
Après les cours à l’université, on rentrait la plupart du temps à la maison avec quelques collègues. Et parfois, un sempaï qui s’appelait Monsieur Araï (il est de Takasaki), prenait le même train que nous. Un jour, il me dit : « je me rends au dojo d’Aïkido maintenant, si tu veux venir pour regarder. » Alors, avec quelques copains, on l’a suivi et c’est la manière dont j’ai découvert l’Aïkido pour la première fois. Je ne connaissais absolument rien à cette pratique et cela m’a intéressé. Et puis, des garçons japonais qui portaient un kimono avec un hakama,… je trouvais cela très chic et très beau : c’est sans doute aussi pour cela que j’ai commencé. Même si je ne m’en souvienne pas très bien, je crois que la première fois que j’y suis allée, c’était le cours de mon (futur) mari !

C’était au Hombu Dojo ? Qui donnait les cours ? Quels senseïs avez-vous connus et avec lesquels avez-vous le plus pratiqué ?

Oui, je pratiquais en effet au Hombu Dojo. Lorsque O’Sensei était à Tokyo, il assurait le premier cours à 6 h 30, sinon le cours était donné par le premier doshu Kisshomaru Ueshiba Senseï. C’est aux cours du doshu auxquels j’ai assisté le plus plus souvent. Bien sûr, bien d’autres personnes enseignaient encore au Hombu Dojo. Chaque cours était différent et, par exemple, j’ai également participé assez fréquemment aux cours de Osawa Senseï de 8 h à 9 h (le père de Hayato qui enseigne actuellement à l’Aïkikaï).

J’ai connu tous les Senseïs de cette époque. Tous étaient encore là : Yamada Senseï qui était kayoi no deshi, c’est-à-dire qu’il ne dormait pas au dojo mais venait pratiquer tous les jours ; par contre Tamura Senseï, Kanai Senseï, Sugano Senseï, Chiba Senseï étaient uchi deshis ; il y avait aussi Tada Senseï, Arikawa Senseï. Mon (futur) mari avait un cours le mercredi après-midi (me semble-t-il…). Tous les uchi deshis donnaient d’ailleurs un cours l’après-midi.

J’ai commencé au mois de mai, en démarrant la pratique une fois par semaine. Ensuite, les vacances scolaires de juillet-août sont arrivées et, même si le dojo restait ouvert, je ne m’y suis pas rendue durant cette période. C’est au mois de septembre que j’ai commencé plus sérieusement : cette fois, j’y allais presque tous les jours, le matin dès 6h30, jusqu’à 7h30 et ensuite en fonction des horaires de cours à l’école. Parfois je pratiquais de 8h à 9h et après je me rendais à l’école ; ensuite quand je terminais les cours à l’école assez tôt, j’y retournais. Cela dépendait donc des jours, mais dès que je pouvais je me rendais au dojo.

A cette époque, y avait-t-il déjà des femmes pratiquante d’Aïkido au Japon ?

Non peu de femmes pratiquaient l’Aïkido à cette époque. Juste quelques-unes le matin et un peu plus l’après-midi et le soir, avec un bon niveau. Ce sont des bons souvenirs et j’aimerais bien les revoir, mais j’ai reçu peu de nouvelles et j’ai perdue de vue certaines de ces pratiquantes. Comme les femmes étaient peu nombreuses, tout le monde était très attentionné avec moi, comme avec toutes les femmes de cette époque.

Cependant, nous étions également confrontées à des difficultés, notamment parce que les garçons japonais ne voulaient pas prendre comme partenaire les filles débutantes. Du fait que nous débutions, pratiquer avec nous les intéressait peu, surtout le matin : assez souvent j’étais la seule fille et personne ne voulait travailler avec moi.

Et votre rencontre avec Tamura Senseï, pouvez-vous nous la raconter ?

A cette époque mon (futur) mari était le responsable des uchi deshis. Personne n’osait l’inviter pour pratiquer et souvent il restait lui aussi tout seul. Il me proposait alors d’être sa partenaire de pratique. Je travaillais souvent également avec Saotome Senseï.
Il se trouve qu’un jour, mon (futur) mari donnait le cours et a pris comme partenaire Araï Senseï. A cette époque mon mari était 5e dan et Araï sensei 1er dan. Mon (futur) mari faisait chuter Araï senseï de manière intensive et, à un moment, le pied de Araï senseï est venu me percuter dans le ventre ; alors je me suis plainte à mon (futur) mari, il m’a dit : « pour m’excuser, je t’invite à boire le café ». Je lui ai répondu « Ah juste le café ? ». Plus tard, il m’a également invitée à un repas et ce fût notre première sortie.

Nous nous sommes mariés en mai 1964, après la fin de mes études, puis nous sommes partis en France au mois d’octobre : j’avais alors 22 ans.

La légende dit que vous êtes partis en France pour votre voyage de noce ?

[Rires…] Après la cérémonie de mariage (environ deux jours après) nous sommes partis en voyage de noce un peu vers le nord du Japon, d’abord à Akita parce que mon mari avait un premier ami aïkidoka qui avait un hôtel et un second ami une auberge de style japonais à Sendaï. Tous deux nous ont invités et cela nous a permis de ne payer que le prix du train, car nous n’avions que peu d’argent.

En fait, j’ai peu travaillé au Japon : juste quelques mois dans l’orchestre du Japon. C’était embêtant, parce que les responsables de l’époque prenaient rarement des filles, du fait que leurs mariages les conduisaient souvent à s’arrêter de travailler. Cela s’est vérifié dans mon cas : j’ai travaillé quelques mois dans l’orchestre du Japon et j’ai ensuite arrêté parce que nous partions en Europe.

Avant notre départ, mon mari travaillait pour l’Aïkikaï. Il intervenait, ainsi que Yamada Senseï et Sugano Senseï je crois, dans les bases américaines autour de Tokyo et dans quelques universités aussi. C’est à cette même époque que tous les uchi deshis ont commencé à enseigner au Japon mais aussi de par le monde : c’était une belle époque ! Mais, c’est aussi à cette époque que tous les uchi deshis ont quitté le Hombu Dojo, voire même le Japon : toute une génération d’uchi deshis de haut niveau, qui avait connu O’Senseï, s’est éloignée.

Pouvez-vous nous raconter les circonstances de votre arrivée en France, … ?

J’avais de la famille en Allemagne car ma grand-mère était allemande. Le rêve de ma famille était que je continue à étudier la musique là-bas. Mais, en même temps, Maître Noro, qui vivait à Paris et Nakazono Senseï, qui était encore en France, avaient écrit à mon mari à propos de leur projet de construction d’un dojo à Paris. Ils avaient demandé à mon mari de venir pour enseigner l’Aïkido dans ce dojo et c’est ce qui nous a conduit à venir nous installer en France.

C’est ainsi que nous avons pris le bateau en direction de Marseille. A cette époque tout le monde voyageait en bateau. Nous sommes arrivés à Marseille après un mois de traversée et de nombreuses escales : Hong-Kong, Saïgon, Singapour, Bombay, Colombo, Djibouti et Barcelone. C’est seulement une fois arrivés à Marseille, que nous avons appris que le dojo de Paris n’était pas construit et qu’il n’était plus question de nous installer à Paris. Heureusement, Nakazono senseï nous a gentiment accueillis avec sa famille.

Par la suite, Nakazono senseï a amené mon mari en stage pour le présenter aux pratiquants français. Et quelques années après, Nakazono senseï est parti à Paris. Plus tard, il s’est également rendu aux Etat Unis, à Santa Fe. Quant à nous, nous avons décidé de rester sur Marseille où M. Jean Zin a proposé à mon mari des cours d’Aïkido dans son dojo de Marseille, ainsi qu’un logement au-dessus du dojo. C’est ainsi que nous avons démarré.

Quelques années plus tard, nous sommes venus nous installer à St Maximin la Ste Baume. Nous avons fait construire la maison où je vis encore actuellement et cela a duré quatre ans : elle a été construite avec l’aide d’amis aïkidokas qui venaient chaque week- end pour y travailler. Pour la finir on a toutefois fait appel à des artisans… car la famille commençait à s’agrandir.

Quand vous êtes arrivée en France, vous ne parliez pas un mot de Français ?

C’est vrai : ni français, ni anglais. Par contre, j’avais appris un peu d’allemand en lien avec la musique et avec les racines familiales que j’ai évoquées. Au début, on avait en effet pensé aller vivre en Allemagne ou à Zurich, où avions eu aussi quelques propositions.

Pouvez-vous nous parler de votre vie de femme et de mère au foyer en France par rapport au Japon ?

C’est une situation similaire : auparavant les femmes japonaises, tout comme les femmes françaises, n’avaient pas besoin de travailler et elles s’occupaient des enfants et du foyer. Aujourd’hui, en France comme au Japon, elles sont obligées de travailler pour subvenir aux besoins de la famille, pour payer les études des enfants…

Ne vous êtes-vous jamais arrêtée de pratiquer l’Aïkido ?

Si, je me suis arrêtée une quinzaine d’années pour élever mes trois enfants (ce dont je suis très fière !) et pour préparer la valise de l’infatigable voyageur qu’était mon mari. D’ailleurs, je faisais pratiquement tous les week-ends la route entre St-Maximin et l’aéroport de Marseille !

Mais après cette période, dès que j’ai pu, j’ai recommencé un petit peu, juste une fois par semaine, de temps en temps. Et maintenant, tant que je pourrai marcher, je continuerai à pratiquer l’Aïkido : le plus longtemps possible j’espère !

Vous est-il venu à l‘esprit de retourner vivre au Japon ?

C’est une question que je me pose aujourd’hui, car j’ai vieilli et quand il arrivera sans doute un moment où je ne pourrai plus m’occuper toute seule de la maison. Peut-être devrais-je entrer en maison de retraite et dans ce cas je préfère une maison de retraite au Japon, notamment parce qu’il reste difficile pour moi de m’exprimer correctement en Français. Mais bon, rien ne presse, on verra…

Vous retournez régulièrement au Japon, voir notamment votre sœur. Avez-vous conservé des relations avec la famille de votre mari ? Et profitez-vous de votre séjour à Tokyo pour pratiquer l’Aïkido ?

Je retourne au Japon régulièrement au moins une fois par an, pour voir ma sœur et également rencontré la famille de mon mari, sa sœur et ses deux frères. Je revois aussi mes cousines et mes cousins avec lesquels j’ai passé une grande partie de mon enfance ; nous nous retrouvons à chacun de mes séjours au Japon. Nous sommes toujours très contents de nous retrouver, nous nous entendons vraiment très bien et nous rigolons beaucoup.

Et bien sûr, j’en profite également pour aller pratiquer au Hombu Dojo.

Depuis le décès de Tamura Senseï, vous êtes restée fidèle au stage d’été de Lesneven, vous pouvez nous expliquez pourquoi ?

[Rires…] Et bien, … parce que j’aime bien les bretons et que l’on se sent bien là-bas. Ce stage apporte toujours une bonne ambiance et j’ai tellement de magnifiques souvenirs avec mon mari tout comme avec les enfants. Durant bien des années, cette semaine-là représentait une période de vacances en famille, même si mon mari travaillait.

Et puis, il est vrai que l’équipe s’occupe bien de moi pendant ce stage. Il y a également la présence de Yamada Senseï, que je considère comme mon grand frère. Je viendrai à ce stage tant que je pourrai…

Au mois de juin, un grand stage est prévu à Lyon en hommage à Tamura Senseï avec la participation de Yamada Senseï et Osawa Senseï [Note : stage annulé ultérieurement compte tenu du coronavirus]. Que vous évoquent ces deux Senseïs ?

Je considère Yamada Senseï comme mon grand frère et je l’estime beaucoup. J’ai également beaucoup fréquenté Osawa senseï (père) quand j’étais encore au Japon. Et lorsque je vois le travail d’Osawa senseï (fils) j’ai parfois l’impression de revoir le travail de son père.

Comment définiriez-vous l’Aïkido ?

L’Aïkido c’est la vie.

Qu’est-ce que l’Aïkido vous a apporté ?

Beaucoup de plaisirs, de nombreuses rencontres… Tant de bonheur !

Un dernier mot ?

Que ce soit au Japon ou en France, j’ai eu une vie très heureuse.

Cet entretien terminé, nous avons regardé une vidéo, où nous voyons Tamura Senseï monter sur le tatami : il n’était pas en kimono… mais en costume-cravate lors d’un stage en Autriche, (cela a beaucoup fait rire Rumiko) et pendant presque une heure il a fait le cours. Au bout d’un moment, il a tout de même laissé tomber la cravate et relevé les manches de sa chemise.

Un très bon moment passé avec Rumiko Tamura !

Auteure : Rumiko Tamura, Epouse de Nobuyoshi Tamura Shihan Interview : Maryse Morin, pratiquante FFAB

INTERVIEW BERNARD GEORGES-BATIER

Ce texte est la dernière interview réalisée auprès de Bernard GEORGE-BATIER. Il a été publié dans SHUMEIKAN N°7 en juin 2010.INTERVIEWS - FFAB Aikido

Recherche personnelle : un parcours marqué par l’ésotérisme oriental et la médecine énergétique

En 1957, poussé par une recherche philosophique, Bernard George Bâtier débute les arts martiaux par le judo et le Jiu-jitsu. En 1958, il rencontre Maître Nakazono qui lui fait découvrir l’Aïkido dans lequel Bernard George Bâtier découvrira une pratique qui allie de manière concrète le corps et l’esprit. Dans sa recherche personnelle, ce pratiquant  acharné aura l’occasion de rencontrer de nombreux experts japonais et orientaux d’Aïkido mais également d’autres disciplines qui enrichiront sa recherche. Son témoignage ci-dessous souligne la richesse d’un parcours de construction personnelle marqué par l’approfondissement et l’ouverture.

Peux-tu nous parler de la période du démarrage de l’Aïkido dans le Lyonnais, où tu as joué un rôle essentiel

Au commencement à Lyon, il y avait un seul club, le club du CLAM animé par B. Monneret, à la Croix Rousse, mais B. Monneret était d’abord judoka.

De mon côté, avant mon armée, en 1956, j’avais rencontré Maitre Nakazono qui faisait une tournée en Europe. Il avait montré le Kendo, le judo et l’Aïkido, en soulignant l’Aïkido comme le plus « noble ». Cela m’avait marqué.

Peu d’entre-nous connaissent Maître Nakazono. Quel type de personnalité était-ce ?

Me Nakazono est l’Homme qui voulait montrer la spiritualité dans l’Aïkido, les forces de l’univers, avec le souhait de re-transmettre l’enseignement de Maître Ueshiba. Il utilisait et expliquait aussi le symbolisme par exemple du cercle, triangle, carré. C’était un Judoka, qui avait travaillé le Kendo également. C’était aussi un haut-gradé de l’armée au Japon. En 1956-57 il était venu au judo-club du Rhône à l‘époque où j’étais judoka, puisque j’ai commencé par le judo. A cette occasion, il nous avait également fait pratiquer l’Aïkido, et ce fût donc mon premier contact avec cet art martial.

Ensuite, j’ai rencontré Hiroo Mochizoki, avec un stage d’été en corse. Monneret invitait Maître Noro, et j’ai donc suivi également ces cours. Puis avec les rudiments que j’avais appris, j’ai ouvert une section d’Aïkido au judo-club du Rhône. Donc ce fût le second club du lyonnais, avec celui de Monneret. A l’époque je n’étais rien…et Monneret pas grand-chose non plus. Mais on a commencé ainsi, en organisant des stages réguliers pratiquement tous les 2 mois, notamment avec Maître Noro.

Et puis Maître Tamura est arrivé. Donc j’ai fait venir Maître Tamura alternativement avec Maître Noro chez Monneret et chez moi.

Tu as donc connu Maître Tamura dès qu’il est arrivé en 1964 ?

Oui. Nous avons d’abord été reçus à Marseille chez lui, avec son épouse. Les contacts se sont développés avec la création des premiers clubs, et puis cela a été l’époque de l’ACFA (Association Culturelle Française d’Aïkido) rattachée à l’ACEA (Association Culturelle Européenne d’Aïkido). Dans ce contexte notre mission a été de développer l’Aïkido dans la région lyonnaise, notamment en collaboration avec Tien Nguyen qui est devenu le deuxiéme président de ligue de la région Lyonnaise,(après le Dr Ballerin) pendant que je devenais un peu plus tard délégué technique régional.

Une école des cadres à donc été mise en place, et d’autres techniciens ont commencé à se former, par exemple Alain Perrache à Villefranche sur Saône, qui travaillait avec un élève de Maître Nocquet mais qui  venait suivre des cours chez nous également. Un troisième club a ainsi été créé, le CETEO (Centre d’Etude des Traditions d’Extrême Orient) puis progressivement d’autres clubs se sont développés. J’ai d’abord créé un club à la FAC, puis c’est Gérald Polat qui en a pris l’animation ;  j’ai également ouvert la maison des jeunes de Villeurbanne, puis l’Europe Karate Club. Il y a donc eu une époque où j’enseignais dans 3 ou 4 clubs, mais selon les besoins je laissais les clubs  à quelqu’un d’autre après la phase de création.

L’époque était sans doute différente aussi. Aujourd’hui on est presque 3è ou 4è Dan pour ouvrir un club, mais à cette époque cela semblait plus spontané… 

Bien sûr. J’ai commencé avec simplement un 5è Kyu !

Après Gérald, de nombreux enseignants ont également fréquentés mon dojo, comme Floréal Pérez qui a ouvert un club à Bron, Didier Allouis qui était un de mes élèves et qui ouvert un club à Villeurbanne, ou encore Robert Dalessandro également CEN FFAB aujourd’hui, et d’autres encore comme Alain Robert, Michel Lieggi, Sam Noyce, ou encore Michel Gillet, actuel président de Ligue…C’était une époque de développement rapide pour l’ACFA. Nous avions à peine 25 ans, et nous partions en stage régulièrement avec les différents experts japonais Maitre Tamura, Maitre Noro,  ou également Maître Tada en Italie.

Tien Nguyen qui est décédé en 2010 a également accompagné toute cette période comme président de ligue. Il avait notamment développé de grandes qualités de diplomatie, à la fois comme président de ligue et comme responsable du club de Caluire. Il restait toujours calme, et mesuré. Il était d’origine vietnamienne ce qui lui donnait une ouverture particulière à la culture orientale.  Il avait une grande capacité à arrondir les angles, notamment à une époque où commençaient à se développer des tensions qui faisait surtout du judo alors que nous nous consacrions entièrement à l’Aïkido. Sa culture vietnamienne lui avait laissé une vision assez traditionnelle, avec des valeurs éthiques claires.

La région lyonnaise semble avoir été très active dans le développement de l’Aïkido.

C’est vrai, et à titre d’exemple lors de la scission historique qui a vu la naissance de la FFLAB qui deviendra ensuite FFAB, c’est à la Maison des jeunes de Villeurbanne que les statuts ont été préparés, notamment avec Pierre Chassang. Cela souligne que le lyonnais était un pôle important, avec des techniciens qui avaient un plein investissement dans l’Aïkido, alors que d’autres plus liés au judo (Monneret, par exemple) resteront avec la FFJDA lors de la création de la FFLAB. C’était un pôle important de développement  par la présence assez facile des experts également : Maître Tamura montait facilement de Marseille et Maître Noro descendait de Paris.

Il faut aussi noter, à cette époque, l’impact des stages d’Annecy. Ce stage d’Annecy durait un mois complet, avec plusieurs shihans : Nakazano, Tamura, Ichimura (un spécialiste du Iaido), ainsi que des shihans qui venaient plus ponctuellement, Asaï, Noro, Tada, Kobayashi. A cette époque l’Aïkido était entièrement neuf pour nous. Techniquement nous étions moins construits qu’aujourd’hui, où tu trouves des 4è Dan un peu partout. Mais on enseignait très tôt, dans une atmosphère où il fallait se battre pour se développer, notamment par rapport aux enseignants de judo. Il y avait une atmosphère de fierté et de combat pour défendre l’Aïkido, fierté renforcée par le pouvoir de séduction de l’Aïkido. Par exemple, on multipliait les démonstrations : l’utilisation des armes, du jo, des sabres ou encore la rapidité d’exécution de l’Aïkido  marquait le public et ouvrait à une pratique nouvelle. C’était une époque où on s’employait à faire briller l’Aïkido, avec beaucoup de plaisir. Il y a d’ailleurs un écart important entre cette séduction du public, et la pratique  anonyme de l’enseignant d’Aïkido qui va œuvrer progressivement pendant bien des années pour construire un groupe de pratiquants…

J’aimerais maintenant revenir sur ton histoire plus personnelle. Peux-tu nous expliquer ce qui t’a motivé personnellement à développer cet investissement dans l’Aïkido ?

Comme pour beaucoup, cela a démarré à l’adolescence par une recherche personnelle, avec l’influence de certaines lectures. Je me souviens par exemple de certains textes soulignant que le plus faible peut de devenir le plus fort, pour peu qu’il sache correctement gérer les choses. Dans les arts martiaux, cela correspondait au jujitsu par exemple, ou encore aux travaux corporels de Felkantrais.

En parallèle, j’avais une recherche personnelle vers l’ésotérisme. J’ai d’abord contacté des gens qui travaillaient avec des chamans et j’ai rencontré aussi des libraires tournés vers l’ésotérisme. Par exemple j’ai entretenu des contacts fréquents avec Paul Derain, éditeur et traducteur de livres ésotériques sur Lyon. J’ai eu aussi des contacts avec des Kabbalistes.

Après cette recherche initiale dans l’ésotérique occidental, j’ai rencontré le judo puis l’Aïkido, et à partir de ce moment j’ai basculé vers l’ésotérisme oriental. En fait j’étais moins sensible à l’ésotérisme occidental, et j’ai commencé à me tourner vers l’orient par des lectures et des rencontres. Je me suis intéressé tout d’abord au bouddhisme, puis plus précisément au bouddhisme tibétain. J’ai la chance d’avoir été initié par deux grands Maîtres tibétains, Kalou Rinpoché ainsi que le 16è Karmapa. J’ai eu aussi le plaisir de travailler avec Taisen DeshimaruD’ailleurs Tamura Senseï l’avait invité à des stages d’Aïkido sur Lyon mais aussi aux stages d’Annecy.

Les stages d’Annecy étaient donc l’occasion d’une réelle ouverture culturelle vers le Japon et l’Orient, en complément à l’Aïkido ?

Oui, tout à fait. Sous l’égide de Maître Tamura, différents experts passaient à Annecy: des experts de Macrobiotique, des Maîtres Zen, des Maîtres d’autres Arts Martiaux comme le Iaïdo . Par exemple, on a commencé le Iaïdo à Annecy, avec Ichimura un expert en la matière. Cette ouverture complétait notre pratique de l’Aïkido, sans oublier la pratique du shiatsu sous les directives de Nakazono sensei.

De mon côté, j’ai aussi longtemps travaillé le Yoga. Donc ma recherche personnelle s’est à la fois appuyée sur l’Aïkido, sur le bouddhisme, sur  le Yoga. Toujours dans cette recherche j’ai fait une formation de médecine chinoise, pour laquelle je suis allé travailler en Chine et au Vietnam pour des périodes de stages. Le Gi Gong faisait partie de cette formation également.

Dans toute cette recherche, il y a ce que chacun peut recevoir comme support dans son étude et puis ce que chacun pourra intégrer et transformer selon son degré d’assimilation. Pour essayer d’illustrer cela, je vais prendre une métaphore assez orientale : si l’on considère une fleur, on va pouvoir ‘se nourrir de la qualité de cette fleur’, non pas par une relation intellectuelle, mais par une relation que l’on pourrait un peu dire « d’être à être ». ‘Se nourrir’ cela signifie que la fleur va apporter quelque chose en nous. On peut ainsi se nourrir d’un arbre, de l’eau, de la montagne, de l’air, d’une fleur, d’un sourire, presque de toute chose….Dans le yoga on appelle cela samiyama. Cela signifie que si l’on cherche à sentir comment est l’autre, on va chez lui, par la conscience.

J’ai ainsi appris une technique chinoise qui fait parti de ce que l’on appelle la médecine « de l’information ». Je vais l’illustrer par un exemple vécu en stage en chine. L’instructeur nous demande d’abord de relâcher corporellement et psychologiquement, de nous mettre dans un état d’écoute. Et puis il nous indique « maintenant vous aller ressentir l’odeur des fleurs ». Et effectivement il y avait clairement une odeur parfumée dans la pièce, sans qu’il n’y ait de fleurs réellement présentes. De manière imagée, on pourrait dire que l’instructeur avait cette aptitude à transmettre une « information » sur cette odeur de fleurs, qui revenait vers nous ensuite.

Si on veut faire le lien avec les Arts Martiaux, le premier stade vis-à-vis d’un adversaire est de sentir quand il va attaquer ; à un second stade, il s’agit de lui demander de bien vouloir attaquer, tout en étant prêt ; et sans doute à un troisième stade, l’adversaire n’a plus envie d’attaquer. Est-ce que le véritable Aïkido n’est pas là ? Aujourd’hui, les gens sont dans l’avidité du catalogue, dans la démultiplication des techniques. Je croie qu’au contraire la multiplicité des techniques doit nous ramener vers l’unité.

Considères tu que pour aller dans le sens de cette recherche, il serait nécessaire de construire et d’enseigner l’Aïkido différemment, par rapport à ce que tu observes aujourd’hui ?

Certainement. Ce que chacun peut enseigner est le fruit de sa propre expérience. Il est nécessaire de construire son propre vécu avant de pouvoir donner des outils aux autres.

Il est à la fois nécessaire de développer la pratique et une certaine compréhension. Je vais prendre l’exemple d’iriminage. Sur le corps on considère le dos yang et la face ventrale yin. C’est correct si on s’en tient à l’emplacement statique. Mais si on considère non plus la structure du corps  mais son activité, l’activité yang se situe devant et l’activité yin derrière. Donc en pratiquant, peut-être cherchera t-on à attaquer le yin : voilà, à mon avis, une partie de l’explication d’iriminage.

Mais pour cela, il faut une certaine compréhension de ces principes énergétique comme le yin/yang et sans s’arrêter à des schémas trop réducteurs qui consisteraient par exemple à ne s’intéresser qu’à l’aspect structurel du yin et du yang, sans s’intéresser à leur activité. En second lieu, comme il y a une activité yang sur la face, les gens ont tendance à travailler la partie frontale, alors qu’il est plus intéressant de travailler un peu comme si on était gonflé comme un ballon, c’est-à-dire avec ta sphère énergétique tout autour de soi. Ce sont de brefs exemples, mais il y a beaucoup de choses à comprendre de la sorte avec les mécanismes énergétique.

Par exemple, lève toi [Bernard va chercher à me faire ressentir par le corps ce qu’il tente d’exprimer]. Au-delà de ton corps physique matériel, à une certaine distance, se trouve ton corps énergétique. Certains le perçoivent visuellement ; ce n’est pas mon cas ; mais je le ressens. Donc, avec toi, si je veux rentrer dans ton corps énergétique, je vais rentrer ici [Par rapport à mon kamae, Bernard rentre irimi et pour me faire percevoir la sensation énergétique de la technique]. Mais si je rentre brusquement tu es gêné [Bernard associe le geste à l’explication]. Donc pour la pénétration il faut développer la capacité à agir vite tout en allant doucement. Ici je peux aller vite parce que je suis placé dans une distance proche de l’autre ; mais si je suis placé dans une autre distance, projeter mon énergie sur toi sera plus difficile, même si cela reste possible [à nouveau Bernard enchaîne différents mouvements pour me faire sentir ce travail]. Et en fait, il y a cinq manières de projeter ton énergie, par exemple avec un doigt, avec le regard, ou simplement avec la pensée [Bernard illustre ces propos concrètement].

Mais pour cela il faut éduquer le corps, non pas dans un faire, mais un dé-faire, c’est-à-dire sentir. Non pas sentir avec la tête, mais sentir globalement avec le corps, l’intuition. Par exemple, quand quelqu’un va t’attaquer il ne s’agit pas de percevoir avec notre intellect, mais chercher simplement à sentir que quelque chose vient : sentir dans notre mental quelque chose qui bouge. Si on se trompe tant pis, mais quand c’est juste c’est vraiment juste.

En  travaillant uniquement avec notre intellect, nous pourrions travailler toute notre vie sans jamais arriver à développer cela. Il faut se fier à autre chose, notamment sur le développement d’une autre manière de percevoir. On peut le développer dans le quotidien aussi : par exemple dans la rue fixer une jolie fille (souvent les filles sont plus sensibles !) ; elle va se retourner, sans savoir pourquoi ni ce qui s’est passé ; mais son corps son mental auront perçus une sensation. On peut le développer en expérimentant, mais si on cherche à trop formaliser le développement de ce type de perception, cela ne fonctionne plus.

Tout ceci ce sont des grandes orientations, des principes que l’on retrouve ensuite dans chaque technique. Si on n’applique pas ces principes fondamentaux, l’apprentissage de l’Aïkido sera moins productif, et on peut travailler fort longtemps sans résultat. Si on cherche à aller à Paris on peut y aller directement ou bien en faisant le tour de la planète…et choisir dès le début la bonne orientation pour parcourir le chemin est une question de clairvoyance. C’est un point important : le Keïko, l’entrainement doit s’inscrire dans un certain discernement, il faut s’entraîner avec discernement pour que le travail soit productif. Cela ne signifie pas non plus de s’attacher à la production, à l’obtention d’un résultat ou d’une performance. Si c’est le cas, il ya création d’un attachement qui nous enchaîne. Il faut discerner et travailler les principes, sans s’occuper du résultat. Le reste vient de lui-même.

Il est donc nécessaire de développer une attitude de lâcher-prise. On travaille bien sûr le lâcher-prise physique mais il y a aussi le lâcher-prise conceptuel, mental. Faire ce que l’on doit-faire à chaque moment en harmonie avec soi-même et en application des lois de l’univers.

Ensuite, il ya bien sûr tout le travail interne pour renforcer nos énergies propres et relâcher nos tensions, c’est-à-dire décontraction et relâchement du corps, circulation libre de l’énergie, concentration de l’énergie dans les racines. Il existe bien sûr des exercices pour cela, par exemples des exercices respiratoires, des exercices avec les sons ou des exercices gestuels. Les sons vont par exemple relâcher des tensions, harmoniser l’énergie dans le corps, faire vibrer les cellules. Si par exemple, on regarde la gestuelle de l’aïkido il ya des cercles et des spirales partout. La ligne droite en général ce n’est pas bon. Ton corps doit s’inscrire aussi dans un cercle. Par exemple si mon corps est trop tendu comme ceci, il n’y a plus d’harmonie [Bernard illustre son propos par une posture où le bras est tendu et l’épaule n’est plus relâchée]. En quelque sorte,  il faut toujours 3 segments, qui se construisent dans le relâchement, et la hauteur du bras vis à vis de l’épaule importe aussi.

On cherche donc à être capable de projeter le Ki dès que c’est utile.

Développer la sensibilité du pratiquant lui  permet d’être prêt sans se préparer, et disponible sans savoir à l’avance ce qui va se passer, sans intellectualiser. Mais tout ceci est un travail individuel. Par exemple on peut le travailler simplement en marchant. Dans les arts martiaux on marche en mettant toute notre conscience dans la marche. Dans cette marche on va également trouver le travail de verticalité. On utilise classiquement 8 directions de déplacements, mais il faut encore ajouter la verticalité, les directions terre/ciel, et cela donne au total 10 directions. L’utilisation de l’axe vertical est également très importante dans bien des techniques : par exemple sur iriminage si je travaille uniquement dans le plan horizontal cela ne va pas [Bernard illustre de nouveau ses propos par la pratique, pour me faire sentir le travail de direction du Ki].

Il y a donc une influence importante du QI Gong dans ta recherche ?

Oui et non.

Une influence car cela m’a apporté un éclairage différent : cela donne des réponses et cela permet aussi de poser des questions.

Mais en Aïkido on trouve aussi un enseignement ésotérique qui est directement lié au shintô, notamment avec différents exercices de purification comme ceux qui sont intégrés dans nos préparations avec Ameno Tori Fune. Ces exercices doivent être pratiqués avec une certaine attitude pour qu’ils soient productifs : à la fois avec le relâchement corporel, mais aussi avec la conscience que l’on y met, ou encore avec les sons qui participent à ce travail énergétique. Ce sont des sons qui viennent du fond de l’être.

En plus du shintô, le Kototama est aussi lié à l’Aïkido et travaille le verbe selon la tradition japonaise. Nakazono Senseï avait développé sa recherche en ce sens… Mais il y a tellement longtemps que j’ai reçu ces explications que je ne pourrais plus t’expliquer suffisamment précisément cela aujourd’hui !

Bernard George-Batier – FFAB – 7è Dan

Interview Xavier Boucher

INTERVIEW DE BERNARD GEORGE-BATIER – PARTIE 2

Témoignage de Sampaï : Bernard George-Bâtier

Développer notre sensibilité énergétique

Dans un article précédent, nous avons commencé à donner la parole à Bernard George-Bâtier, pratiquant passionné d’Aïkido, qui a longtemps étudié auprès de Maître Tamura et qui a étoffé sa recherche personnelle en rencontrant de nombreux experts orientaux d’Aïkido mais également d’autres disciplines. En écho à sa recherche personnelle abordée précédemment, Bernard souligne ici l’importance de nous ouvrir à un travail énergétique pour découvrir les fondamentaux de l’Aïkido.

Dans un article précédent, nous avons commencé à donner la parole à Bernard George-Bâtier, pratiquant passionné d’Aïkido, qui a longtemps étudié auprès de Maître Tamura et qui a étoffé sa recherche personnelle en rencontrant de nombreux experts orientaux d’Aïkido mais également d’autres disciplines. En écho à sa recherche personnelle abordée précédemment, Bernard souligne ici l’importance de nous ouvrir à un travail énergétique pour découvrir les fondamentaux de l’Aïkido.

Dans ton précédent article, tu as commencé à nous parler des fondamentaux énergétiques mis en œuvre dans l’Aïkido. Penses tu nécessaire à chacun de faire ce retour vers l’Orient, pour ré-approfondir ces fondamentaux que tu évoques ?

Je pense qu’il faut développer un bon discernement, comprendre certains principes universels, et ensuite comprendre comment les appliqués dans la pratique. Non pas comprendre uniquement que nykkyo se fait comme ceci ou comme cela uniquement, mais comprendre quels sont les principes sous-jacents à nykkyo et qu’est ce qui le rend efficace. Savoir appliquer le travail respiratoire, savoir développer la bonne attitude, le relâchement mental, etc. Et tout ceci constitue une recherche personnelle. On peut donner les grandes lignes, mais ensuite chacun intègrera et développera cela avec son propre vécu, sa propre intelligence, sa propre sensibilité. Tous ces éléments feront que chacun arrivera ou non à évoluer. Certains restent dans la recherche de l’efficacité : ils n’évolueront jamais. Dans un cas on est dans la matérialité, dans l’autre on se situe dans l’évolution de l’homme. Une différence majeure entre l’homme et l’animal est la capacité à se transcender. L’humain peut se transcender, ou au contraire rester dans la matérialité.

C’est un travail constant, ne serait-ce que la respiration.

Il y a 30 manières de respirer selon ce que tu veux faire. Par exemple, lors d’un stage Tamura Shihan nous faisait travailler la respiration. De mon côté j’ai senti que c’était une respiration trop forte. A la fin du cours je suis allé le voir pour lui exprimer, et il m’a répondu « Oui je sais que c’est une respiration forte…. ». Ainsi c’était trop fort pour moi, mais il le savait parfaitement et c’est ce qui convenait à Tamura Shihan. Il n’y a pas 2 respirations identiques. Sans doute je n’étais pas assez puissant, ou pas assez sensible.

Le Maître nous montre une direction. Mais il ne s’agit pas de chercher à le copier un peu « bêtement » ou trop systématiquement. Il faut copier en prenant les principes sous-jacents à ce qu’il va montrer. Tout geste technique peut être réalisé de différentes manières. Par exemple, un même mouvement va pouvoir être travaillé dans le jaillissement ou bien dans la puissance : aucun des deux n’est faux simplement ce sont 2 outils différents. Dans un cas et dans l’autre on ne cherche pas à développer exactement la même chose : cela dépend de ce que l’on cherche. Il me semble intéressant de maîtriser les deux, de ne pas se bloquer dans un geste ou l’autre et de maîtriser les principes sous-jacents qui feront que l’on pourra s’adapter ensuite à chaque situation.

As-tu également développé le travail énergétique d’un point de vue médical, as-tu traité des patients ?

Dans l’enseignement que j’ai reçu d’un point de vue médical, il y a d’abord le travail de la pharmacopée et de la diététique qui est très puissant et qui représente 70 % de cette approche. J’utilise bien sûr ce travail, pour moi et pour d’autre. Il y a le travail des aiguilles et des moxas qui représente 10 %, qui peut-être utile pour faire circuler l’énergie. Une différence entre ces 2 facettes c’est que la pharmacopée et la diététique vont pouvoir apporter de l’énergie avec un certain tropisme pour les organes, au contraire des moxas et aiguilles qui visent principalement à faire circuler. Il y a deux types de massages : d’une part les tunas, massages thérapeutiques (‘tu’ signifie pousser, et ‘na’ saisir) ; d’autre part les anmos, massages de bien-être  (‘an’ presser, ‘mo’ frotter). Les uns et les autres appliquent des principes identiques. Le shiatsu est entre les deux. Pour moi, il reste limité, notamment car il correspond à une mentalité japonaise simple et efficace. Ensuite il existe encore d’autres pratiques thérapeutiques comme le Gi Gong. Ainsi, tous ces outils sont à utiliser en fonction des états.

Enfin, on peut encore rajouter le travail de méditation. Il y a plusieurs techniques de méditations. Dans la méditation sur le vide, quand tu voies une pensée qui arrive tu la laisses passer, pour ne plus t’occuper des pensées. La méditation tibétaine sur la respiration utilise le souffle respiratoire. Des techniques taoïstes se focalisent sur la visualisation. Les techniques tantriques sont encore une autre forme. Chacun doit trouver ce qui lui convient pour construire quelque chose. Et cette construction dure toute la vie. Il n’y a pas un moment où on serait arrivé et où la construction s’arrêterait. La santé n’est pas une ligne droite…D’autant plus qu’il y a tout ce que tu peux chercher à maîtriser, mais également tout ce que tu ne maîtrises pas, notamment parce que tu hérites également de ce que te transmettent tes parents et ancêtres. Si l’ADN te transmet des gènes pathologiques, il suffit ensuite d’un facteur déclenchant pour que la maladie arrive.

Comment as-tu cherché à relier cette recherche thérapeutique et l’Aïkido ?

Dans la médecine chinoise il existe des règles universelles qui lui donnent ses fondements ainsi que les fondements du Gi Gong que j’ai étudié : Le ciel – la terre – l’homme / le yin – le yang / le qi (ki)–  le shen. Pour le Gi Gong les fondements sont encore un peu différents, car il y a aussi tout l’alchimie interne (Taoïsme de l’école interne)  qui est encore autre chose. Et ce que j’essaie d’apporter aux gens dans mon enseignement, c’est la corrélation entre les principes utilisés dans l’Aïkido et les principes utilisés dans la cosmologie énergétique.

Si dans le travail d’Aïkido on perçoit clairement l’aspect ‘circulation énergétique’, je crois qu’on peut évoluer plus facilement. Mais sinon, on il ya un risque important de travailler des dizaines d’années sans résultats ! Tamura senseï le montre : non seulement par les exercices énergétique qu’il apporte dans la préparation, mais parfois par exemple il montre certains mouvement comme si il étirait le ki du bout des doigts, comme si il y avait un hameçon.

Donc avec cette conscience de l’énergétique, le contenu du mouvement change complètement.

Oui, et ensuite il faut garder à l’esprit que cela change en permanence. Il est nécessaire de distinguer le principe et son application, qui s’adaptera à chaque situation. Mais le point de départ reste un principe juste. Par exemple ici sur tenchinage [Bernard illustre ses propos par la pratique], le principe est de rentrer sur la partie Yin du corps. Si au contraire je suis en poussée tout s’arrête…par contre en respectant la circulation énergétique, on peut monter. Au final, c’est une autre approche pour construire les mouvements techniques.

C’est une approche difficile, car au début il s’agit de chercher à appliquer constamment ces principes et, de plus, les appliquer dans une situation dynamique, vivante, rapide. Dans  un premier stade on cherche à appliquer consciemment ces principes, mais progressivement ces principes s’inscrivent également dans le corps et le mental et petit à petit ils en viennent à s’appliquer assez spontanément : c’est une autre étape très intéressante. J’applique des principes qui ne demandent  pas de force.

L’ouverture de ta recherche personnelle vers différentes pratiques peut devenir une source d’inspiration pour la manière d’aborder et d’enseigner l’Aïkido dans le futur…

En fait, je n’ai pas fini mon étude.

Dans les stages que je faisais à Mimizan, j’ai gardé le principe d’apports variés comme nous le faisions  à Annecy, sans se restreindre exclusivement  à la pratique de l’Aïkido. C’est un peu comme un repas : pour le corps on ne peut se nourrir uniquement de riz ; au contraire il faut apporter des aliments variés dans lequel le corps ira chercher ce dont il a besoin. Et je pense qu’intellectuellement et humainement c’est pareil.

Il y a pour moi une ambiguïté ici pour moi ici dans l’Aïkido. L’aïkido est conçu comme un art à part entière. C’est vrai, mais en même temps Maitre Ueshiba lorsqu’il enseignait le Kototama, le shintô, les symboles. C’était un enseignement plus intégral.

Je pense pour ma part que c’est un tout. Par exemple, certains ont même arrêté la pratique du bokken un moment comme si cela n’était plus utile. Au contraire, il s’agit de construire un être, un tout qui a besoin de nourriture variée.

L’une des difficultés n’est-elle pas que cela relève beaucoup de notre responsabilité individuelle en Aïkido et que c’est un peu « caché » ?

Senseï enseigne depuis très longtemps une ouverture, vers le Gi Gong par exemple avec les mouvements de Ba Duan jin (8 pièces de brocarts, exercices utilisés en préparation d’Aïkido), vers le shintô avec certaines pratiques comme améno tori fune, vers le shiatsu et l’énergétique avec les auto-massages en préparation, avec des exercices respiratoires très riches. Mais la plupart des personne pratique cela comme de la gymnastique, et cela les ennuie presque. Alors que dans la réalité ce sont des exercices que chacun doit travailler intérieurement pour se construire. Il nous donne les outils, il nus les montre nous les explique. Ensuite, cela reste à chacun d’aller approfondir ce qui convient le mieux à sa propre construction et à sa personnalité. Mais dans un premier temps c’est intéressant de goûter à tous les aspects.

 Bernard George Bâtier – FFAB – 7è Dan

Interview Xavier Boucher

 

LE CORPS ET LA BEAUTÉ DANS L’AÏKIDO, DU SINGULIER À L’UNIVERSEL

Le corps tient une place singulière dans les arts martiaux traditionnels et plus particulièrement dans l’Aïkido.

« Les mouvements de l’Aïkido sont souples comme ceux de la nature car ils sont emplis de kokyu-ryoku. Ils augmentent la puissance physique, améliorent la santé et la beauté du corps. » Nobuyoshi Tamura

 

Après s’être incliné sur le bord du grand tapis (tatami) du dojo délimitant l’espace sacré de la pratique, les aïkidokas prennent place sur le tapis sur lequel se pratique l’Aïkido et les différents arts martiaux. Ils sont maintenant alignés à genoux (seiza) face au mur d’honneur (kamiza) sur lequel est accroché le portrait du maître fondateur de la discipline O’Sensei Moreihei Ueshiba. Le silence est solennel. Un grand nombre d’aïkidokas sont en kimono blanc tandis que quelques-uns, les plus avancés dans la discipline, portent le pantalon large noir traditionnel (hakama). L’instructeur se présente au bord du tatami, salue face au kamiza en inclinant le buste vers l’avant et s’engage sur le tatami pour prendre place face aux pratiquants maintenant concentrés. L’instructeur s’agenouille et médite. Après quelques minutes, il observe l’attitude des pratiquants face à lui et effectue un demi-tour sur ses genoux vers le kamiza d’un mouvement des hanches. Recueilli, il s’incline lentement devant le portrait du maître fondateur imité en cela par les aïkidokas derrière lui. L’instructeur revient face à ses élèves, et tous s’inclinent tandis qu’il leur rend leur salut. Alors il se lève en invitant les pratiquants à en faire autant, le cours dynamique a commencé.

L’image classique du corps en occident n’est pas celle qui est véhiculée dans les arts martiaux. Le corps tient une place singulière dans les arts martiaux traditionnels et plus particulièrement dans l’Aïkido. Il est difficile de comprendre « les usages du corps » et sa socialisation spécifique si on oublie les dimensions socio-historiques et culturelles qui construisent la discipline martiale, l’espace et l’esprit de la pratique. Nous tenterons ici de porter un regard anthropologique sur l’image et la place du corps dans l’Aïkido. À travers l’observation et l’analyse d’une séance de travail, nous verrons qu’à la construction physique du corps, son épanouissement doit paradoxalement correspondre son effacement.

Du Bujutsu au Bushido

À partir du XIIe siècle, les guerriers Bushi constituent le corps social gouvernant le plus élevé dans la hiérarchie de la société japonaise. Les techniques de combat jutsu et l’art de la guerre Bujutsu, (recherche de l’efficacité en immobilisant, brisant des membres et en tuant son adversaire) sont déjà érigés en mode de vie et d’être propres aux Bushi. On en trouve trace dans le premier code non écrit appelé La voie de l’arc et du cheval (Kyuba-no-michi), considérée comme la première énonciation de l’éthique des samouraïs. Cette époque Sengoku a été le théâtre de nombreuses batailles et elle atteignit son climax lors de la bataille de Sekigahara les 20 et 21 octobre 1600 dont on estime qu’elle causa 50 000 morts en deux jours ! C’était la fin de la féodalité, le début de l’époque Edo et du règne des Tokugawa qui dura jusqu’en 1868 à la restauration de l’ère Meiji.

Durant cette longue période de paix, de nombreux traités sur les arts martiaux et l’éthique des samouraïs seront écrits pour reprendre les propos de Michel Random. On peut percevoir dans ces ouvrages un glissement du Bujustsu au Bushido, l’acte guerrier devient un “acte de développement personnel”, il ne s’agit plus de lutter conte les autres mais contre soi. Citons pour les plus importants ; le Buke Sho Hatto (1615) écrit à la demande du shôgun Tokugawa pour régler la conduite des samouraïs et des nobles ; les Lectures élémentaires sur le Bushidô (Budô Shoshin Shû) de Daidoji Yûzan (1639-1730) ; le Koyo Gunkan écrit au début du XVIIe siècle, chronique des exploits militaires du clan Takeda. Le fameux Hagakure en 11 volumes de Yamamoto Tsunetomo parut quant à lui en 1716. On pourrait citer une abondante production littéraire tant sur le Bushido que sur les exploits réels ou romancés des samouraïs : que l’on songe au Go Rin No Sho ou Traîté des cinq roues de Myamoto Musashi, peut-être le plus fameux guerrier du Japon, publié en 1645, ou à Ak? R?shi avec L’histoire des 47 Ronin qui fut tirée de faits réels en 1701 dans la région d’Ako. Cette dernière histoire fait encore partie de l’éducation des jeunes japonais et du folklore national.

Cette littérature laisse voir les règles de vie des samouraïs et elle magnifie l’éthique du Bushido, « La voie du guerrier ». Mais en quoi ce glissement du Bujutsu vers le Bushido est-il significatif ?

 

Avant le VIe siècle, le Japon est de religion Shintô essentiellement animiste. On trouve les premiers écrits concernant la philosophie Shintô dans un ouvrage écrit en 712 le Kojiki complété plus tard par le Nihongi. Le bouddhisme fut introduit en 538 et le bouddhisme Zen vers 1229. Ces religions et croyances ensemble et absorbées par le Shintoïsme formeront le socle de la culture japonaise et influenceront naturellement le Bushido apportant aux guerriers la philosophie qui manquait à l’élévation éthique de la pratique martiale, un art de vivre !

 

Durant la période de paix Tokugawa, les guerriers japonais n’eurent plus de combat à mener. Ils continuaient néanmoins à s’entraîner très durement, à la fois pour tenir leur rang – être guerrier membre d’une caste, d’un clan – mais aussi parce qu’il existait dans les familles samouraï une vraie reconnaissance des vertus pédagogiques de l’entraînement des jeunes garçons. L’enfant était socialisé pour être un guerrier et un vassal ou un fils loyal et obéissant, mais aussi pour appartenir à une catégorie sociale distincte.

 

Il est probable que la pratique des arts martiaux au cours de l’époque Edo amena les meilleurs d’entre les samouraïs à rechercher la perfection dans leur art, comme le montre la littérature sur le sujet. De plus, l’influence bouddhiste amenait naturellement les guerriers à vouloir atteindre « le détachement », un certain état de vacuité, afin d’accepter la mort, tandis que les principes Shintô enseignaient que la vie est un mouvement naturel constant échappant à toute idée de dualisme et que c’est en soi qu’il faut réaliser l’unité.

 

Les notions de renouveau et de purification sont également au cœur du Shintoïsme : le guerrier donne le meilleur de lui-même afin de se purifier, de se renouveler et de se renforcer en tentant d’exceller dans son art et de tendre vers la perfection. Il s’agit de maîtriser ses émotions, son esprit et son corps afin d’être plus à même d’affronter l’adversité. Le Zen insiste sur le travail de la concentration qui est à la base de tout exercice physique en Orient, comme le note l’historien Odon Vallet. C’est réellement, semble-t-il, par le suivi et l’application des principes du Bushido et de l’entraînement intensif des jutsu voire la pratique de l’ascèse que les pratiquants trouvent une voie vers la réalisation de soi. Les samouraïs se construisent eux-mêmes en exerçant leurs pratiques guerrières : ils ont gagné la paix. Ils sont à eux-mêmes le chef d’œuvre de leur art.

 

Corps et image du corps dans l’Aïkido

 

C’est par les cinq sens que nous percevons le monde, de même que notre naissance et notre mort seront liées à l’émergence et à la disparition de notre corps, sans compter que la souffrance passe aussi par le corps ou affecte ce dernier dans sa capacité de s’inscrire dans la réalité. La socialisation différenciée des corps dans nos sociétés modernes, de l’enfance à l’âge adulte, d’une catégorie sociale à l’autre, conduit les individus vers deux écueils majeurs : soit vers l’ignorance ou l’évitement de leur corps soit vers la « starisation » du corps.

 

Dans le premier cas, c’est pour des raisons liées à la tradition sociale, religieuse ou familiale ou encore à un manque d’intérêt voire à un mépris certain pour ce qui n’est pas audible, visible, ce qui ne peut être vu et affiché : le corps ! Il est le lieu de tous les fantasmes, de toutes les peurs et de tous les refoulements. Corps maladroits, étriqués, empruntés ou bafoués, meurtris, marqués, tatoués… il doit disparaître derrière la parole, les habits ou les signes.

 

Dans l’autre cas, il y a ceux qui paraissent à l’aise avec leur corps mais n’en sont que des locataires. Le corps leur sert à exprimer tout ce que la société produit d’images sociales valorisantes liées au physique dans la compétition avec d’autres physiques, dans la quête du désir et de la consommation des corps : parfum, voiture, habits, séduction, musculature, taille, sexe, taille des sexes, bien-être, corps facile à produire, corps facile à déplacer dans la société, dans la hiérarchie sociale, faciles à habiller, pommadés, siliconés, remodelés, travestis, réparés… Corps faciles à loger dans d’autres corps… Tout cela laissant les individus à leurs angoisses de non-être.

 

Bien entendu nous prenons des raccourcis pour exprimer la diffraction du regard et de la conscience : la question de l’ego. Que l’on soit ignorant de son corps ou que l’on en use comme si c’était là toute notre misère et fortune revient à ne pas mettre le corps à sa juste place. Les instructeurs d’arts martiaux le savent bien, ils voient arriver dans les dojos, les uns traînant leur corps comme des chiens malades en laisse ou les autres inconsistants, libres comme une volée de feuilles de magazines en Eastmancolor que l’on jette après usage.

 

En Aïkido, et dans les arts martiaux en général, le premier travail consiste à permettre au pratiquant de redécouvrir ce corps, de le resocialiser autrement, de le remettre à sa véritable place pour enfin le maîtriser.

 

Des corps traits d’union

 

En Aïkido, les corps sont uniformisés par les kimonos blancs et les hakamas. Les habits permettent l’aisance des mouvements. Impossible également de fantasmer sur la courbe d’un sein ou la forme d’un pied, car les pantalons et les tee-shirts sous les kimonos des dames doivent couvrir la poitrine et les mouvements des pieds. Les visages sont concentrés, parfois grimaçants sous une technique douloureuse ou bienveillante de la part des anciens (Sempaï) pour les novices (Kôhaï). Les corps doivent être bien ancrés dans le tatami et les nuques droites pleines de force tendues vers le ciel ; les corps sont traits d’union. L’instructeur passe parmi les pratiquants et corrige ici une technique, là une attitude ou encore corrige la position du dos et des reins. Le silence du dojo est rempli des souffles, des bruits de chutes et des Kiaï (cris) des pratiquants. Quelques chuchotements indiquent qu’un ancien (Sempaï) attire l’attention d’un débutant sur la justesse d’une technique.

 

Les arts martiaux et plus précisément l’Aïkido ont pour impératif de rendre le corps fort et souple. L’énergie doit circuler librement à volonté selon les situations. Les pratiquants s’exerceront inlassablement séance après séance, à la limite de la douleur parfois, pour éduquer ce corps le remplir de Ki (énergie) et pour l’assouplir afin de lui donner toute la réactivité nécessaire aux situations de combat, mais aussi pour permettre de mobiliser le ki à volonté.

 

« La voie du Guerrier est basée sur l’humanité, l’amour et la sincérité, le cœur de la valeur martiale est la vraie bravoure, la sagesse, l’amour et l’amitié. Insister sur les aspects physiques de l’état du guerrier n’est que futilité, car le pouvoir du corps est toujours limité. » O’Sensei Morihei Ueshiba

 

Le corps est le support de l’esprit dans le Bushido. La chair, les muscles et les réflexes sont forgés comme l’est le Katana, le sabre du samouraï. Après de longs entraînements, l’énergie, le Ki, peut alors jaillir comme une source nouvelle déversant ses eaux d’un corps sain et libre.

 

L’aïkidoka est ici au centre de lui-même, posé en son Seika Tanden, le point d’union des énergies dans son ventre et par là, il est libre : il est alors en harmonie avec l’univers. Les techniques s’enchaînent sans effort et sans but apparents. Il a pris dans son centre la dynamique et l’énergie de Uke (opposant), il n’a plus d’adversaire, ils ne font plus qu’un. Maintenant la forme est belle et la technique est oubliée, car le pratiquant est devenu mouvement lui-même et le corps disparaît pour faire place au souffle signifié par les mouvements qui prennent des allures de danse. Les mouvements sont souples et coulés, sans violence, le corps n’est que respiration.

 

Dissolution de l’ego

 

Il y a là un paradoxe difficile à comprendre pour les néophytes : pourquoi tant de travail et de souffrance sur le corps s’il doit disparaître ? Dans la pratique de l’Aïkido et d’autres arts martiaux, la cible n’est pas l’adversaire, mais soi-même. L’opposant, Uke, est là pour permettre à Aïté de travailler, l’aider à se parfaire. Le travail physique dans le dojo n’a pas seulement pour objet de rendre le corps fort et souple, mais également de traquer dans tous les recoins du corps et de l’esprit, puis de dissoudre l’ego. Ego est puissamment armé de nos échecs et de nos succès, de toutes les justifications sociales, familiales, individuelles, psychologiques et affectives qui lui permettent de se mirer dans la complaisance, d’enfler de suffisance ou encore de se diluer laissant dans le désarroi, le retrait et la peur celui qui ne se perçoit plus. Il désorganise et fragmente l’univers individuel et collectif en déformant la perception que les individus ont du monde. Frustrations et souffrance sont ses rejetons.

 

Le seul support de l’expérience humaine alors c’est le corps : il n’y a rien d’autre pour informer le pratiquant de son existentialité. On pourrait presque dire que cette expérience du corps prépare une ouverture bien plus globale, celle de la conscience. Lorsque le pratiquant est rempli de son Ki, son énergie, et fait de son corps le lieu d’accueil du Ki universel, alors l’expérience peut être déclarée comme transcendante. Ici ego a retrouvé sa juste place et vit en harmonie avec d’autres ego.

 

Vers la beauté

 

Les voies sont multiples pour affûter l’esprit et se perfectionner : physiques, martiales, philosophiques, artisanales, spirituelles, etc., mais au fond l’ultime vérité, Soi et le Monde, n’est que beauté et oserais-je dire en accord avec mes maîtres et mes professeurs passés et présents, Amour. Il ne faut pas s’y tromper, la beauté et l’amour dont nous parlons ici n’ont pas ce relent de possession, d’intérêt et de séparation de l’univers et des êtres, ou encore ne sont pas la conjonction de quelque désir premier. Ni amertume, ni regret, ni calculs, ni choix, juste un état d’être reposant dans ce corps. Amour et Beauté unissent enfin ce qui était fragmenté et disjoint en soi et ailleurs. Le pratiquant n’est plus séparé des êtres et des choses, du monde, il réalise en lui l’unité. Selon les philosophes taoïstes, l’univers était Un et se serait scindé en deux, encore et encore… on est, par la pratique, ramené à cette unité originelle.

 

Bien des penseurs, de l’antiquité à nos jours, par des voies différentes ont eu, nous semble-t-il, l’intuition de cette unité de toutes choses et de cette relation à soi et au monde, telle qu’en sociologie dernièrement peut-être Edgar Morin ou encore, en anthropologie Marcel Mauss, dans sa construction intellectuelle des touts sociaux :

 

« C’est en considérant le tout ensemble que nous avons pu percevoir l’essentiel, le mouvement du tout, l’aspect vivant, l’instant fugitif où la société prend, où les hommes prennent conscience sentimentale d’eux-mêmes et de leur situation vis-à-vis d’autrui. »

 

La beauté ici n’a rien d’individuel, la relégation, ou mieux, la mort d’ego permet à la beauté de surgir : universelle, elle épouse toutes les formes et se répand. Elle n’est pas un choix individuel ou collectif : elle échoit au pratiquant et à ceux qui en sont témoins, elle s’impose. Elle élève ceux qui sont touchés par elle. Cette beauté-là est reconnaissable entre toutes. Elle n’est pas discriminante, ne détaille pas, ne jette d’ombre sur personne, elle est unique et incomparable. La véritable beauté n’a rien de social, elle ne subit ni les outrages du temps ni les tyrannies des modes ou le jugement, elle n’impose pas de formes, car c’est aussi de la disparition de la préoccupation du détail technique, de l’imitation et des formes qu’elle émerge. Nous pourrions dire que la beauté est un état comme l’amour dont nous parlons ici.

 

Quiconque est mis en présence d’un tel individu d’où émane la beauté et la bonté sait intuitivement et instantanément que ce dernier est « habité », inspiré par les muses.

 

Éveil de la conscience

 

L’Aïkido n’admet pas la compétition et elle est enseignée aujourd’hui encore dans le but de former des hommes épanouis, libres et responsables. Le pratiquant d’Aïkido, on l’aura compris, apprend à discipliner le corps et l’esprit afin de les rendre plus performants et sains. Comment pourrait-il connaître son corps et la beauté quand il ne connaît que le confort (ou l’inconfort) des fonctions corporelles premières et les désirs fugaces. Il n’a aucun moyen a priori de contempler sa propre image ailleurs que dans les yeux hagards d’une société miroir et d’individus divaguant d’une esthétique à une autre, au fil des modes, des âges et des angoisses.

 

Dans les sociétés pathogènes telles que les ont décrites les sociologues et les anthropologues d’Émile Durkheim à Alain Erhenberg, les individus réalisent, parfois tardivement, qu’ils n’ont jamais posé la question du sens de leur vie autrement que dans les réponses socialement construites. Or la société, c’est une de ses caractéristiques, met en lumière le détail, le local lorsque celui-ci sert ses desseins, mais certainement pas ceux des individus, sauf à produire momentanément quelques rétributions symboliques et sociales ; la sensation d’être repu. Il en est ainsi de l’image du corps et de la beauté.

 

À la tyrannie de la course à l’image, l’Aïkido n’offre pas d’alternative, pas de miroir déformant ou arrangeant, ce n’est pas son objectif. Ceux qui franchissent le seuil du dojo vont devoir sous la guidance de l’instructeur : ajuster, assouplir, limer, redresser, battre, lisser, accoucher et forger un individu différent, nouveau, un autre eux-mêmes, celui-ci a toujours été là et ils ne savaient pas.

 

La conscience s’éveille d’une double extension : d’une part, un retour à soi, une vraie involution vers une enfance volée ou tronquée par les codes familiaux et sociaux, et d’autre part, une mise en responsabilité, la prise de conscience du Giri, le devoir, vis-à-vis de soi, de nos proches, de nos amis, de notre cité, du monde, etc. Au centre de cette double extension, tel l’archer, l’individu s’accouche lui-même sous le regard bienveillant de ceux qui ont déjà parcouru cette voie. Il se déploie enfin, et son corps s’affermit, il marche, glisse, tourne sur lui-même en entraînant tous ceux qui sont dans sa proximité. Le philosophe allemand Eugen Herrigel a décrit sa propre re-naissance comme un renoncement, à ses convictions premières, à ses représentations habituelles, soit la mort d’ego. Le beau en Aïkido est dans la liaison entre le singulier et l’universel, être Soi et refléter le monde dans sa diversité.

 

Serge Dufoulon 

Professeur de sociologie et d’anthropologie

Université Grenoble Alpes